Parlons chanson avec… Louise Forestier

Louise Forestier (Photo: Dominique Denis)

Louise Forestier (Photo: Dominique Denis)


6 février 2017 à 20h32

Il y aura toujours ceux qui la connaissent comme celle qui donna naguère la réplique à Charlebois dans Lindberg, d’autres qui pensent à ses fougueuses incursions dans le folklore (Dans la prison de Londres), ou encore ceux qui saluent la remarquable interprète de personnages féminins, à commencer par la Marie-Jeanne de Starmania.

Mais on aurait tort d’oublier que Louise Forestier a aussi signé certaines des grandes chansons du répertoire québécois. Son dernier album, Éphémère, nous permettait d’ailleurs de renouer avec une auteure encore au faîte de ses pouvoirs.

La gang du cours Parlons chanson avec Dominique Denis a eu l’occasion de se pencher sur la chanson Seul(e) de ta gang, un extrait de ce disque, et de questionner Louise Forestier sur ce texte riche en leçons.

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Commençons par le commencement. Comment se manifestait la différence évoquée dans la chanson Seul(e) de ta gang, pour la petite Louise Bellehumeur, à Shawinigan? Comment en aviez-vous conscience?

Je n’avais pas conscience de la différence; j’avais conscience de mon goût de la solitude. Avant de devenir terrifiante, elle a été très agréable, parce que j’avais une imagination incroyable.

Je lisais déjà à cinq ans; sinon, je jouais, j’inventais, je montais des pièces avec mes petits amis dans les cours, et je voyais que c’était moi qui initiais toujours ça. Donc, quelque part, j’étais unique. Seul veut dire unique.

C’est de ça que j’ai eu conscience, en premier. Pas en me croyant meilleure ou pire, mais seule, unique. Comme tous les artistes. Si on ne ressent pas ça, on ne peut pas être un artiste.

Cette différence en vous, auriez-vous été capable de l’articuler à 25 ou 30 ans?

Ça, c’est une question à laquelle il n’y a pas de réponse. Pourquoi est-ce qu’on écrit telle chanson à tel moment? À 33 ans, par exemple, j’ai écrit La dernière enfance, qui est une de mes plus belles, à mon avis. Une chanson sur la vieillesse. Qu’est ce que j’en avais à foutre de savoir tout ça?

Mais c’est comme ça: les artistes peuvent sentir et voir des choses, et se transposer des années après. Ils ont ce don-là. Peut-être que j’étais fatiguée, ou que j’avais vu une vieille femme, ou peut-être que c’est le souvenir de ma grand-mère à l’hospice, dans le fond de la grande salle, à Hochelaga-Maisonneuve, qui m’assoyait dans son lit et me disait: «Regarde les arbres!»

Peut-être qu’un jour, je me suis mise dans sa peau pis j’ai écrit ça. Mais c’était pas une commande.

Seul(e) de ta gang évoque la notion de mouton noir et de troupeau. Quand on a demandé aux étudiants s’ils sont plutôt mouton noir ou mouton blanc, presque sans exception, ils ont dit: «je suis un peu gris».

C’est très honnête de leur part! C’est vrai qu’on est tous gris, dans le fond. On aimerait ça, être noir, mais c’est difficile. Les vrais moutons noirs sont des artistes, mais ça amène beaucoup de souffrance. Tandis qu’un être humain équilibré, je pense que c’est un peu des deux.

Donc, les artistes, par définition, ne peuvent pas être des êtres humains équilibrés?

Non. C’est la faille dont parle [Leonard] Cohen.

Celle qui laisse entrer la lumière.

C’est ça!

Mais c’est quoi, le prix qu’un artiste doit payer pour sa différence?

C’est d’aller la voir, de la confronter, de l’apprivoiser. Mais en comprenant qu’il ne pourra jamais la tuer. Il faut vivre avec sa douleur, avec qui on est.

Pis un artiste, son matériel, c’est lui. Sa palette de couleurs, c’est ses émotions. S’il ne veut pas les confronter, s’il ne veut pas les voir, il va devenir un artiste plate, un artiste traditionnel qui chante ce qu’on lui dit de chanter, ou qui peint ce qu’il faut pour pogner.

Vous avez affirmé que vous trouviez que le nationalisme était un sentiment «proche de l’intolérance». C’est une autre façon d’assumer votre côté mouton noir, d’être Québécoise et artiste à une certaine époque, et d’avoir dit: «Le grand projet national, j’ai l’impression qu’il exclut du monde». Quel a été le prix à payer pour ça?

J’ai pas eu un gros prix à payer parce que j’ai été rusée. Je comprenais très bien que c’était le combat de Pauline [Julien], pas le mien. Je voulais pas faker. J’aurais très bien pu embarquer là-dedans, parce que qu’on disait le mot «pays» pis tout le monde était debout.

Ça, j’aimais pas ça. J’avais pas le goût de me confiner. Pauline le faisait, pis c’était viscéral, et ça se voyait. J’ai toujours admiré ça en elle. Elle était entourée de Gérald [Godin] et toute la gang aussi.

Moi, je doutais beaucoup, je consultais un peu, mais je me donnais mes propres réponses. Pourtant, j’ai écrit une chanson qui s’appelle Val d’espoir, et ma façon de faire du folklore était une façon de m’approprier les vieilles chansons d’ici. Je l’avais, ce côté-là, j’en étais fière, mais de là à lever le bras…

Ce qui m’a fait rire, plus tard, c’est que finalement, oui, on veut un pays, mais on a arrêté de faire des enfants! Je ne voulais pas que les filles redeviennent des machines à bébés, mais la société nous a amenés à vivre comme ça.

La liberté des femmes avait un coût, et si tu fais pas d’enfants, si t’as personne dans ton pays, tu peux pas le faire, ton pays!

Alors là, l’immigration, je veux bien, mais on s’est tiré dans le pied parce qu’on ne s’en est pas occupé comme il faut, on les a tous mis en arrière d’un volant de taxi, on n’a pas respecté leurs connaissances, on les a traités comme [de la main-d’œuvre] cheap.

Alors qu’on mange de la marde: on l’a pas, notre pays, pis on a tout fait pour pas l’avoir, quant à moi!

Dans votre autobiographie, vous mentionnez que vous avez fait une thérapie, et que la première chose que vous avez dite à votre thérapeute, c’est: «Je suis deux femmes; elles ne s’entendent pas». Est-ce que cette dualité a quelque chose à voir avec le sentiment d’être seule de votre gang?

Ça se peut. Peut-être que je rêvais follement de faire partie de la gang, dans le fond, pis je me suis aperçu que j’y arriverais pas. Il fallait que je l’accepte, pis il fallait que je connaisse ma gang que j’avais ici [elle se pointe du doigt].

Il a fallu que je comprenne qu’un artiste était double. Moi, j’aime beaucoup le genre masculin et le genre féminin. Il y a des êtres qui possèdent les deux, et c’est souvent des artistes. Ils sont androgynes.

Il ne faut pas avoir peur de ce côté-là, et il faut choisir son camp, choisir sa gang, et, en même temps, rester ce qu’on est. C’est très compliqué. Un artiste recherche son identité toute sa vie, probablement.


Seul(e) de ta gang

Qu’est-ce que ça te fait

D’être comme personne

Quand tout le monde

Est comme tout le monde?

Quand tu te retrouves

Dans le métro

Personne te regarde

Tout le monde est faux

[…]

Y’en a qui font

La différence

Où est-ce qu’ils sont?

Sur quoi ils dansent?

Qu’est-ce que t’en penses?

Faut-tu qu’ça rime?

Quand tu t’sens seul

Seul de ta gang


Entrevue préparée par les étudiants du cours Parlons chanson et réalisée le 18 décembre 2016 à Montréal.

Pour en savoir davantage sur ce cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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