«Nation»: les politiciens canadiens font de la linguisterie

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Publié 05/12/2006 par Martin Lettre

En français le terme géographique «Québec» a pour adjectif «québécois», substantivé pour devenir le nom «Québécois» qui renvoie dans sa plus ancienne acception à toute personne vivant au Québec et dans une acception qui date des années 1960 au groupe ethnique jusque là nommé Canadiens-français.

L’anglais a produit – tardivement – pour le nom géographique «Quebec» l’adjectif et nom «Quebecois», qui est venu s’ajouter au nom «Quebecker» – ou «Quebecer». L’anglais a aussi pour particularité d’offrir la possibilité d’user d’un nom en lui conférant une valeur adjectivale.

Ainsi peut-on user du nom «Quebec» là où le français userait de l’adjectif «québécois». En raison de cette particularité de l’anglais, le terme «Quebecois» est un emprunt de luxe fait tardivement au français pour rendre compte de la poussée d’affirmation nationale du Québec des années 1960.

Les tenants de l’accession du Québec à la souveraineté ont mis le cap sur 2008 pour la tenue d’un référendum sur la question, puisque c’est la date du 400e anniversaire de la fondation de Québec, le plus ancien site urbain permanent en Amérique du Nord.

Ils misent sur une victoire du Parti québécois aux prochaines élections et sur la possibilité de pouvoir compter sur l’effet promotionnel indirect mais non négligeable de la manne des événements commémoratifs que ne manquera pas de financer l’État fédéral canadien à l’occasion de cet anniversaire.

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Pour mettre les chances de leur côté les souverainistes québécois tentent de faire reconnaître par l’État fédéral une notion généralement acceptée dans l’opinion québécoise, nommément la notion selon laquelle le Québec forme une nation.

La stratégie des souverainistes fait écho à celle que l’État fédéral avait adoptée sous le gouvernement Mulroney dans les années 80. Il s’agissait de reconnaître le Québec comme société distincte. L’État fédéral cherchait à ce que le Québec appose sa signature à la Constitution canadienne fraîchement rapatriée de Londres en retour de cette reconnaissance, contrant ainsi la démarche souverainiste québécoise. La tentative a échoué.

Cet échec repose en grande partie sur le fait que l’expression française «société distincte», correctement traduite en anglais par «distinct society» a, au fil du processus nécessaire à son entérinement par toutes les provinces et territoires du Canada, pris le sens dans la psyché anglo-canadienne de «distinguished society» ou «société distinguée».

Ce glissement sémantique opéré dans le temps semble découler d’un vieux sentiment d’infériorité des Anglo-Canadiens par rapport à tout ce qui est français, industrie du luxe, haute cuisine et tutti quanti.

En 2006, l’État fédéral choisit sciemment de semer la zizanie en faisant une traduction anglaise que d’aucuns pourraient considérer comme désuète du terme «Québécois».

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Alors que le texte qui vient d’être adopté par une forte majorité au parlement canadien comporte comme libellé en français «les Québécois sont une nation», il comporte comme libellé en anglais «the Quebecois are a nation». Or le substantif «Quebecois» tel qu’il existe dans la langue anglaise a une seule acception et renvoie uniquement au concept de groupe ethnique.

Si pour se conformer à l’opinion de son électorat, donc pour éviter le suicide politique, le premier ministre fédéraliste québécois Jean Charest se fait le défenseur du principe que le Québec forme une nation, il doit le faire en considérant l’appellation «québécois» selon une seule de ses deux acceptions, soit celle qui renvoie à toute personne vivant au Québec, et non à l’autre acception, qui renvoie au concept de groupe ethnique précédemment appelé, et toujours appelé par les anthropologues, les Canadiens-français.

Lorsqu’il choisit de traduire le substantif français «Québécois» par le substantif anglais «Quebecois», ce qui trahit son intention d’user de ce substantif en français selon son acception créée pendant les années 1960, l’État fédéral cherche à faire dérailler la démarche souverainiste en agitant les vieux démons du concept d’une race canadienne-française sur la défensive, repliée sur elle-même et minorée par l’État fédéral, concept que la Révolution tranquille québécoise a fait voler en éclats.

En usant du libellé «les Québécois sont une nation» plutôt que du libellé «le Québec est une nation» comme l’affirment à l’unisson les Québécois de toutes allégeances politiques et tous les partis d’opposition au parlement fédéral, l’État canadien envoie aux Québécois le message selon lequel ils sont de simples locataires du sol qu’ils foulent.

C’est une idée qui passe mal dans l’opinion québécoise. Ce n’est pas non plus ce que signifiait M. Ignatieff lorsqu’il a récemment fait sienne la notion de nation québécoise.

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Parions que cette manœuvre conservatrice désespérée, destinée à maintenir les quelques sièges du Parti conservateur au Québec lors de la prochaine élection fédérale, n’aura que peu d’effets sur la tournure des événements dans cette élection, tout comme dans le déroulement du prochain référendum sur la souveraineté au Québec. Les libéraux réunis en congrès d’investiture à Montréal n’ont-ils pas choisi de balayer sous le paillasson le débat sur la nation?

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