L’université revisitée (première partie)

Dans mon temps... à l’université

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Mes copines et moi sommes mères d’adolescents en 11e année. Pour les parents qui ne sont pas encore rendus là, ça veut dire qu’on se fait du mouron de façon concrète quant à l’avenir de nos grands depuis près d’un an. En principe, ils devraient être en mesure de choisir une carrière et d’envoyer leur candidature à l’université dans moins d’un an, mais en réalité, c’est autre chose. Toutes mes amies sont comme moi allées à l’université. Nous avons donc l’impression d’avoir des opinions informées sur le sujet, étant nous-mêmes passées par là. Mais sommes-nous réellement de bon conseil?

En préparant ma chronique du mois dernier sur les parents hélicoptères, je me suis demandé pourquoi ceux-ci semblaient si nerveux si tôt quant à l’avenir de leurs jeunes enfants. Mes propres parents n’avaient jamais manifesté de doutes sur mon acceptation éventuelle à l’université (à cinq ans, j’affirmais à qui voulait l’entendre que j’irais à l’université). Étaient-ils plus naïfs? Est-ce que l’université est réellement plus inaccessible qu’avant?

En lisant sur ces hyper-parents qui contestent les B de leurs enfants à l’élémentaire, je me rappelais mon étonnement en voyant les notes sur les bulletins de mes enfants. Les moyennes dans la majorité des cours me semblaient beaucoup plus élevées que «dans mon temps». Les travaux écrits pour lesquels mes enfants recevaient (parfois) des A me semblaient de moins bonne qualité que ce que je produisais à leur âge. Est-ce que ma mémoire me jouait des tours?

Puis, j’apprends que la note moyenne d’admission pour plusieurs départements dans différentes universités canadiennes est autour de 85%! Eh bien là, je ne comprends plus.

Le Blues des universités

La majorité des étudiants que je connais n’ont pas ces moyennes. Plein de parents autour de moi payent des tuteurs pour aider leurs enfants à augmenter leurs notes plus faibles dans certaines matières. De façon générale (il y a toujours des exceptions) je ne connais pas de jeunes faisant preuve d’un grand entrain pour l’école secondaire (mis à part pour les activités para-scolaires et les cours où ils peuvent se lancer dans le multi-média). Mais où donc sont tous ces étudiants performants qui foncent bille en tête vers l’université et qui font monter les enchères des notes d’admission? Et surtout, si c’est ça «la game», quelles seront les options pour nos grands?

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Je n’ai pas trouvé de livre du style L’université pour les nuls (d’habitude, la compagnie qui publie la série For Dummies n’en manque pas une!) mais deux profs du département de sociologie de l’Université Western en Ontario ont eu la bonne idée de publier Ivory Tower Blues: A University System in Crisis en 2007. Destiné aux parents, aux étudiants, au corps enseignant tout autant qu’aux décideurs politiques en matière d’éducation, ce livre présente une foule de données comparatives qui m’ont mise sur des pistes intéressantes pour mieux me faire comprendre dans quoi nous nous embarquons, parents et étudiants. Les choses ont effectivement changé, mais pas nécessairement comme les médias me le laissaient entendre.

Plus d’étudiants qu’avant?

On lit beaucoup ces temps-ci sur les faibles «taux de diplomation» des étudiants du secondaire. Les chiffres varient, d’une part parce que l’éducation canadienne est une responsabilité provinciale, d’autre part parce qu’ils ne considèrent pas les mêmes données. Si on veut alarmer le grand public, on ne parlera que du pourcentage d’élèves qui graduent sans interruption à la fin de la 12e année et de la situation franchement alarmante de certaines écoles. Si on tente de démontrer qu’on est sur la bonne voie, on inclura tous les jeunes de 24 ans et moins qui sont éventuellement retournés sur les bancs d’école pour terminer leur secondaire.

Grosso modo, 75% des Canadiens réussiraient à graduer du secondaire en 5 ans et 90% des jeunes de 24 ans et moins détiennent un diplôme d’études secondaires (contre 85% en 1972). La situation est donc relativement stable depuis 30 ans.

C’est au niveau de l’université qu’il y a plus de monde, toutes proportions gardées. En 1920, il y avait 23,200 étudiants à l’université, pour une population canadienne de 5 millions. En 1973, il y en avait 389,793 pour 22.5 millions. En 2009, près de 1.2 million d’étudiants étaient répertoriés (temps plein et partiel, 1er et 2e cycle) par l’Association des universités et collèges du Canada, pour une population canadienne de 33.5 millions. Autrement dit, 0.5% de la population étaient étudiants universitaires en 1920; 1.7% en 1973, et 3.5% en 2009.

Dans les années 70, un baby-boomer sur dix fréquentait l’université. Maintenant, quatre de leurs enfants sur dix ont fait des études universitaires. Les crises économiques des années 80, puis des années 90 ont convaincu chaque fois un plus grand nombre de jeunes de prolonger leurs études jusqu’à l’université afin d’améliorer leurs chances sur le marché du travail (ou de repousser le moment de leur tentative d’intégration sur ce marché). Pour la société, c’était également une bonne façon de canaliser tous ces jeunes que le marché n’était pas en mesure d’absorber.

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Étudiants plus performants qu’avant?

En 1983, 38% des étudiants appliquant dans les universités avaient des moyennes supérieures à 80%. En 1992, c’était 44%. Une autre façon de parler du phénomène: la note moyenne pour être accepté dans les universités canadiennes était de 76% en 1985 et elle a monté depuis pour atteindre 82% en 2003.

Les auteurs de Ivory Tower Blues expliquent ce phénomène en Ontario par le fait qu’après 1967, la province a abandonné les examens standardisés de 13e année. Les enseignants ayant une plus grande marge de manoeuvre sur les notes, celles-ci se sont mises à monter tranquillement. Ils soutiennent que comparativement aux années 70, où 10% des étudiants en Ontario quittaient le secondaire avec des moyennes de A, en 2005, c’était 40% des étudiants qui affichaient des moyennes de A dans leur bulletin.

Est-ce que ça signifie que les étudiants sont plus performants et mieux formés qu’avant? Quelques cas répertoriés par des professeurs d’universités ontariennes ayant enseigné durant plus de 20 ans démontreraient plutôt le contraire.

Thomas Collins, professeur de l’Université Western, a eu accès aux résultats d’un test administré tous les ans aux étudiants du cours d’intro de chimie, de 1978 à 1996. Depuis 20 ans, les mêmes 40 questions. Le résultat moyen, qui était de 64% en 1978, a connu une chute constante pour atteindre 48% en 1996. De même, Alan Slavin, prof de physique à l’Université Trent, a vu les résultats d’un test d’intro de physique chuter de 66% en 1996 à 50% en 2006.

Plus travaillants?

Plusieurs sources soutiennent que la moitié des étudiants du secondaire consacrent six heures ou moins par semaine à l’étude. J’ai consulté une recherche qui comparait le nombre d’heures d’étude que les étudiants ontariens ont dit avoir mises en 2002 et 2003. En 2003, selon leur propre estimation, 10.4% des étudiants auraient étudié 16 heures et plus par semaine et 11.2% ont étudié de 11 à 15 heures. La majorité, 30.7%, a consacré 6 à 10 heures; 26.1%, de 3 à 5 heures et 21.7%, de zéro à 2 heures. Bref, près de la moitié des jeunes n’auraient consacré que de 5 heures ou moins à leurs études. Ils ont consacré 15% moins de temps qu’en 2002 à leurs études…

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Un des plus gros sondages nord-américains effectués auprès des étudiants universitaires (National Survey of Student Engagement, NSSE, qui couvre les universités américaines et 14 universités canadiennes) confirme également que 50% d’entre eux consacrent environ 5 heures par semaine à leurs études. Comme on peut voir, les bonnes habitudes d’étude acquises au secondaire ne se perdent pas en route vers l’université.

Petite anecdote d’études pas sérieuses entendue chez mon garagiste cette semaine. Un ami de son fils voulait rejoindre une amie commune. Il était en plein milieu d’un examen dans une école secondaire bien cotée dans le quartier et la cherchait pour qu’elle l’aide. Il avait droit à trois «life lines» (trois appels sur son cellulaire pour tenter de trouver quelqu’un connaissant la réponse à une question qui lui posait des problèmes). Un peu dans l’esprit de Who Wants To Be A Millionnaire? (Les parents qui payent chaque mois le compte de cellulaire de leurs enfants seront ravis de voir qu’ils peuvent enfin justifier leur investissement!

Dur dur pour le moral!

Je n’entrerai pas dans les détails de l’impact des différentes réformes du curriculum en Ontario ni de la standardisation des tests (qui a tranquillement mené les écoles à enseigner «pour le test») sur l’apprentissage de nos enfants à l’élémentaire et au secondaire. Mais chose certaine, un plus grand nombre d’élèves ayant obtenu des A plus facilement qu’il y a 30 ans fait maintenant son entrée à l’université. Et la réalité de l’université tombe sur plusieurs d’entre eux comme une tonne de brique.

Dans les faits, leurs belles notes chutent en moyenne de 15% dans la première année d’université, et ce, à travers le Canada. Un étudiant habitué à 85% peut donc s’attendre à des notes de 70%. Imaginez le choc pour le jeune qui a pourtant travaillé autant que d’habitude (et pour le parent qui ne pourra s’empêcher de penser que son enfant a fait la rumba au lieu d’étudier).

Il y a 30 ans, mes notes et celles de mes amis n’ont définitivement pas connu de chute aussi marquée, ce qui me porte à en déduire que nous arrivions mieux préparés.

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Comme le disent les auteurs de Ivory Tower Blues, c’est au secondaire que les parents devraient jouer à l’hélicoptère afin d’en apprendre plus sur le système d’éducation s’ils veulent aider leurs enfants à embarquer dans cette ronde. Pour paraphraser une de mes amies, tendance hélico, enseignante au secondaire et mère de deux ados: «Il s’agit de léviter sans éviter le sujet.»

(Dans la deuxième partie de cet article, qui sera publié la semaine prochaine, je parlerai de l’expérience universitaire qui attend les étudiants, de la réalité du marché du travail. On va pleurer un petit peu, mais pas trop. Cet article sert de complément à ma chronique Famille diffusée sur les ondes de TFO dans le cadre de l’émission d’actualité Panorama du 4 mai. Pour en savoir plus sur le guide Toronto Fun Places, 4th édition, cliquez ici. Pour consulter les blogues en archives, consultez On arrive-tu?)

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