Louise Lecavalier, libre de corps et d’esprit

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Louise Lecavalier, l’icône incontestable de la danse contemporaine, nous avait livré, il y a à peine un an, dans le cadre du festival Luminato, sa première création chorégraphique, So Blue, un spectacle où la danseuse au talent inouï se jette dans une danse exaltée à la fois poétique, sauvage et viscérale – déployée en deux temps: d’abord en solo, puis en duo syncopé avec le danseur français Frédéric Tavernini – nous transportant dans un espace bleu totalement hypnotisant.

Au son des percussions et des pulsations soufistes de Mercan Dede (alias Arkin Allen), compositeur turc établi à Montréal, cette œuvre où se marie vitesse, lenteur, abstraction et théâtralité, nous dévoile le corps de Lecavalier, un corps mince, noueux, souple, impétueux, frénétique, dépassant les limites du périlleux dans un abandon absolu au mouvement et à la musique comme si chaque note était dansée.

À 56 ans, l’ex-égérie de La La La Human Steps affirme en entrevue à L’Express être plus libre que jamais dans ce corps qui devient un objet de jeu et de défi.

«Quand j’ai commencé dans la danse, j’étais impatiente avec mon corps, plus maintenant… Je parle du corps physique bien sûr, mais aussi du corps psychique. J’ai appris à être patiente avec mon corps, c’est un instrument que je peux faire vibrer avec intensité.»

«Le corps est capable d’aller plus loin qu’on le pense. Oui, il y a la peur de ne pouvoir aller plus loin, mais dès que je bouge et que je rentre dans le mouvement, mon esprit se libère de la peur.»

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«On s’imagine qu’en vieillissant on ne pourra plus danser, mais c’est notre imagination qui le limite. Moi, je cherche à rendre mon corps ouvert, libre, à m’abandonner totalement dans le mouvement.»

Il est vrai que le temps ne semble pas avoir d’emprise sur celle que les critiques et auditoires du monde entier applaudissent depuis 39 ans avec la même ferveur, émerveillés par tant de virtuosité, de vigueur et de prouesses, que ce soit avec la compagnie d’Édouard Lock, pour laquelle elle a dansé pendant 18 ans (1981-1999), qu’avec Fou glorieux, sa compagnie fondée en 2006.

C’est une structure qui lui permet de travailler avec des artistes dont la vison de la danse se rapproche de la sienne.

So Blue

C’est en 2012 qu’elle crée So Blue, un spectacle envoûtant et tout aussi exigeant que ceux sur lesquels elle a dansé avec La La La Human Steps.

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«J’ai créé So Blue en menant d’autres projets en parallèle», raconte Lecavalier. «Cela a pris environ un an. Ma démarche a été semblable à celle que nous avions développée avec la pièce Human Sex, la troisième création d’Edouard Lock, une œuvre que j’ai adorée et avec laquelle j’ai beaucoup avancé.»

«Artistiquement, chaque pièce doit nous mener plus loin. Il y a un peu la peur de se répéter, mais on allait toujours vers le changement, on peaufinait le style d’une chorégraphie à l’autre, en refaisant le même geste, mais différemment, pour gravir d’autres échelons dans les niveaux d’interprétation et de compréhension de la pièce.»

«Il faut une bonne dose de naïveté pour rentrer en studio et créer. Pour So Blue, le titre s’est imposé avant la danse, puis sont venus les mouvements ressemblant à ce que ce titre évoquait pour moi. Bleu, c’est la couleur de l’âme, de l’esprit et d’une alternance d’états magnifiquement insoutenables. J’ai cherché une danse qui laisserait apparaître le tumulte d’une âme bleue atomique.»

«Maintenant cette pièce me ressemble et me surprend aussi. La musique de Mercan Dede, dont je ne me lasse pas, a porté mon corps et mon esprit. C’est une musique pleine de richesse et de complexité. C’est comme au théâtre, on part d’un texte et on joue, ici on part de la musique et on crée un langage corporel pour se fondre dans la matrice.»

Mère de jumelles

Depuis qu’elle a quitté la compagnie d’Édouard Lock, en 1999, pour poursuivre sa carrière comme soliste, Louise Lecavalier a donné naissance à des jumelles, Jeanne et Romy.

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Aujourd’hui ses filles de 13 ans suivent les traces de leur mère, ayant développé dès leur jeune âge un intérêt pour la danse. Elles poursuivent d’ailleurs des études professionnelles dans le domaine.

Avec la maternité, est revenu le désir fougueux de danser à nouveau. Louise Lecavalier s’est alors liée à des chorégraphes parmi les plus réputés au Canada, dont Benoît Lachambre, Crystal Pite, Tedd Robinson, ces collaborations lui permettant une fois de plus de repousser les frontières de la danse moderne et de la replonger dans le monde des tournées.

Mais en 2005, son corps s’est mis à lui crier sa douleur. Elle confie de sa voix douce: «Je traînais depuis 10 ans une vieille blessure à la hanche…J’avais peur de l’opération, peur qu’elle me handicape, et j’avais même trouvé une manière de danser sur scène avec la blessure. C’était très dur, j’étais mal, je cachais ma douleur, mais elle était devenue insupportable et j’ai finalement accepté d’être opérée.

«L’opération m’a rajeunie de 15 ans, et j’ai pu à nouveau à faire des vrilles, sauter, danser, mais sans douleur.»
Courir, tourbillonner, se mouvoir librement dans une recherche perpétuelle, l’emmenant toujours vers l’ailleurs, c’est ce qui caractérise la démarche artistique de Louise Lecavalier, une femme inspirante qui poursuit ses collaborations à titre de danseuse et de chorégraphe avec des artistes de partout au Canada et à l’étranger.

Son immense talent a été couronné de prix et d’honneurs depuis 1985, ainsi qu’au cours des deux dernières années. En 2013, elle recevait le prestigieux prix international Léonide Massine en Italie, dans la catégorie Danseuse de l’année sur la scène contemporaine, ainsi que le 29e Grand Prix du Conseil des arts de Montréal «pour sa contribution légendaire à la danse contemporaine». En 2014 c’est le Prix de la réalisation artistique des PGGAS (Prix du Gouverneur Général) pour l’ensemble de son œuvre.

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Moment présent

Vivant passionnément, avec et pour la danse depuis 1977, Louise Lecavalier poursuit sa longue et fabuleuse aventure, avec profondeur et humilité, et se dit choyée de pouvoir concilier vie de famille et carrière artistique avec Fou Glorieux.

Elle conclut: «Je vis simplement, en savourant le moment présent, mon travail au studio, ma vie à la maison. C’est vrai j’en ai beaucoup sur les épaules, je dois très souvent organiser le gardiennage de mes filles, si je dois partir en tournée, mais à chaque fois tout s’arrange. Les bonnes choses arrivent parfois magiquement, on n’a pas besoin de tout contrôler, la vie répond lorsqu’on s’abandonne.»

Abandon, liberté, des mots qui reviennent souvent dans les propos de cette brillante danseuse et chorégraphe, que nous pourrons admirer dans So Blue, les 29 et 30 mai à 20h au Bluma Appel Theatre du centre Sony. Louise Lecavalier y est éblouissante avec ce corps noble qui s’élance, virevolte, rebondit, se fondant dans le mouvement, la musique ou le silence.

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