Lettre de retour du Liban: Le droit de vivre en paix


1 août 2006 à 0h00

Salut cher frère et chère sœur, (et à tous ceux qui ont pensé à nous)
 
Je profite d’un moment de calme pour écrire et dire combien j’ai apprécié vos appels au Liban. Tout le monde dans la Beit Malaeb aussi. C’est une connexion avec le monde en santé, où on peut vivre en paix et faire des projets d’avenir pour nos enfants et être heureux sans se poser des questions de vie ou de mort violente.

Ou bien, dans cette pluie de haine, sentir la force de l’affection et du bien, douloureusement et injustement faibles face au mal. Garder la force d’avoir courage et d’en donner aux autres et à ses enfants, apprendre à ne pas avoir peur, sans y réussir vraiment, et à reconnaître ce qui est grave et quasi irréparable, à rester calme et positif et à reconnaître et jouir de ce que l’on a.

Cette expérience nous a rapprochés du Liban blessé déjà meurtri qui était redevenu si beau, vivant et en train de travailler très fort à oublier la guerre passée. Les vieilles tantes d’Imad qui ont tout vu et qui me disent «que pensez-vous de cette guerre!», avec le sourire, mais les yeux tristes. La vie continue et c’est fort. Et ils revendiquent le droit de vivre en paix.

Encore faut-il que quelqu’un les écoute. Ça, c’est le plus désolant. C’est pour ça que, quand vous avez appelé, c’était un baume. Soudain, nos racines comptaient. Ça donnait un peu l’impression qu’on était en contact avec le monde extérieur. Et pour eux aussi par ricochet.

Dès que les bombardements israéliens ont commencé, le ciel est devenu gris et étrangement brumeux. Certaines nuits, on ne voyait rien, ni les villes voisinent, car il n’y avait pas d’électricité et on avait un peu l’impression d’un manteau protecteur qui nous cachait des avions. En même temps, il y avait la crainte qu’une bombe se perde sous prétexte qu’on n’y voyait rien de là-haut…

C’est terrifiant les explosions et en plus de notre peur, on absorbe la peur des petits. C’est si fort le bruit que ça fait: des mini tremblements de terre. En voyant brûler l’aéroport des hauteurs d’Aley, devenue si chic et vibrante, Marouan m’a dit que c’était comme dans le film La guerre des mondes, et c’était vrai. Mais ce qui est étrange, c’est qu’on ne se rend compte à quel point c’est terrifiant qu’une fois qu’on en est sorti. C’est pour ça que les gens arrivent à continuer aussi normalement que possible, car la vie continue et c’est beau.

En fait, j’ai vu de la beauté dans tout ça. Une étrange beauté de la brume de la guerre enveloppant les centaines de sculptures de marbre de partout dans le monde à Aley, sur bruit de fond des bombardements sur Beyrouth en fumée.

Les beaux enfants d’Hayat qui ont peur et dont même les larmes n’affaiblissent pas la fraîcheur.

Le grand-père qui chantonne une douce complainte à sa petite-fille Jana disant qu’il y a de la beauté partout. Jana qui a 10 mois et qui ne se rend compte de rien, et qui est la moins inquiète de tous et, du coup, est la plus rassurante avec ses gentilles expérimentations sonores. Car elle nous force à sourire et à aimer.  

Nous sommes chanceux d’avoir échappé sans vivre des bombardements directs. J’avais peur de devoir me résigner à sentir la sensation d’un immeuble qui s’écroule sur moi. Mais tout en ayant assez confiance que nous partirions vivant. Faut bien penser comme ça! Je suis un peu fatiguée, je vais bouger un peu.

Vive la liberté! Vive la vérité! À mort la guerre!

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