L’étrange 70e anniversaire du Festival de Cannes

Une scène du film The Square, du Suédois Ruben Östlund, Palme d'Or.

Une scène du film The Square, du Suédois Ruben Östlund, Palme d'Or.


29 mai 2017 à 10h50

Ce n’était certes pas le désert… Affluence il y avait aux abords du Palais des festivals. Mais en moindre nombre. Pas cette foule grouillante et compacte qui orchestre d’habitude, derrière les barricades, la fameuse montée des marches. Résilients, ces badauds refusant la peur et bien décidés de continuer à vivre.

Saluons les organisateurs du Festival. En dépit des menaces qui pèsent sur le pays plus que jamais en état d’urgence, ils ont fait en sorte que cette 70e célébration se déroule avec classe et dignité. Dès le premier soir, les festivaliers furent conviés à une grande fête de bienvenue sur une plage, à proximité du Palais des festivals. Conviviale, sans extravagance, cette mise en route contribua à chasser les légitimes appréhensions.

Tapis rouge et mitraillettes…

En personne et sur les écrans, des myriades d’étoiles, véritable feu d’artifice de beauté et de talent, ont animé notre quotidien pour ce 70e anniversaire du grand prince des festivals: Catherine Deneuve, Charlotte Gainsbourg, Nicole Kidman, Isabelle Huppert, Dustin Hoffman, Juliette Binoche, Lambert Wilson, Marion Cotillard, Colin Farrell, Jessica Chastain, Clint Eastwood, Uma Thurman, Javier Bardem, plus trente pages au moins, d’un annuaire des artistes dont les noms, affichés aux marquises des cinémas, sont garants de succès aux guichets.

Vedettes par centaines, policiers par milliers. Somptueuses tenues de soirée, uniformes variés, créatures de rêve paradant sur le tapis rouge, forces de l’ordre partout déambulant mitraillette au poing, étrange réalité ressemblant bizarrement à la fiction qui nourrit le quotidien du festivalier.

Dans les rues, sur la célèbre Croisette bordée par la grande bleue, rue d’Antibes, la très chic artère aux boutiques de rêves, festival de la jambe… Expliquons: la mode, suivant sans doute la vague internationale de restrictions budgétaires, a réduit le «couvrebas-du-corps» à sa plus simple expression: le mini-short féminin. D’où hyper exposition des membres inférieurs. Un peu de légèreté bienvenue.

Sélection de qualité, ciel bleu, soleil quotidien et pourtant… que d’embûches pour le participant normal dûment accrédité: fouilles et refouilles, électroniques, manuelles… Matin, midi et soir, 100 fois sous le portique nous dûment repasser!

Mesures de contrôle nécessaires, particulièrement après la tragédie de Manchester. Contrôle lourd, ralentissant les entrées aux salles de projection à tel point que, fait nouveau dans les annales du Festival toujours ponctuel, on vit des horaires décalés; des films concourant pour la Palme d’Or commencer avec 30 minutes de retard.

Action!

Prompt à l’action aussi, le système; efficacité éprouvée. À mi-Festival, alors que toutes les activités semblaient suivre leur cours, avec ses habituelles files de festivaliers attendant l’ouverture des salles, soudain surprise: ordre d’évacuation!. Illico presto, sans panique, agents de sécurité aidant, le Palais se vide, tandis que dans la minute, une escouade de démineurs investit les lieux.

Dehors la grande bleue s’étale provocante. Les rumeurs circulent. Le festivalier s’informe. Le coupable de ce grand dérangement? Un sac abandonné dans une salle de projection. L’objet, identifié comme non dangereux, retrouva-t-il son propriétaire? Mystère! Quelques instants plus tard, rentrée au Palais, après re-passage aux contrôles, reprise des activités. Docile, l’espèce festivalière.

Non, ce n’était pas une mise en scène mais bien une réalité vécue, pas alternative du tout.

Une scène de Carne y Arena, une installation en réalité virtuelle du cinéaste mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. (Photo: Emmanuel Lubezki)
Une scène de Carne y Arena, une installation en réalité virtuelle du cinéaste mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. (Photo: Emmanuel Lubezki)

Réalité virtuelle

Jamais au neutre, le Festival. Toujours enclin à l’implication sociopolitique. Ainsi voit-on, année après année, se dérouler autour de Cannes, patronné par les plus grandes stars hollywoodiennes le Gala AMFAR, dont les fonds recueillis sont dédiés à la lutte contre le sida.

Autre manifestation très courue (produite et financée par Legendary Entertainment et la Fondation Prada), présentée en avant-première mondiale et en sélection officielle, Carne Y Arena, unique installation du grand cinéaste mexicain Alejandro Gonzales Inarritu. Conçue en réalité virtuelle, technologie omniprésente en cette 70e édition, l’oeuvre transforme le spectateur en témoin.

L’objectif: sensibiliser le participant à une situation donnée. Expérience sur invitation seulement. Conduit à une vingtaine de kilomètres de Cannes, l’invité entre dans un vaste hangar. Il doit alors signer un formulaire dégageant la société productrice de toute responsabilité.

Équipé d’un lourd sac à dos, pieds nus, casqué, muni d’énormes lunettes: immersion totale. «Exploration de la condition humaine des migrants et des réfugiés», nous dit le créateur.

Sous les déflagrations, le vrombissement infernal des hélicoptères, les hurlements des chasseurs de migrants, les tirs, les plaintes de ceux que l’on chasse, pauvre gibier humain tentant de survivre, l’invité est d’abord terrifié. Il est au centre de l’action, en plein désert. Le drame se joue impitoyable, les corps jonchent le sable qui colle à ses pieds nus. Et puis, on ose bouger, tourner à gauche, à droite, admirer l’impressionnante réalisation de l’artiste et en éprouver son efficacité. Une plongée inoubliable malgré sa courte durée (6mn 30sec).

Le réalisateur Ruben Östlund invitant le parterre du gala de la Palme d'Or de hurler de joie à la suédoise. Au centre: le président du jury, Pedro Almodovar.
Le réalisateur Ruben Östlund invitant le parterre du gala de la Palme d’Or à hurler de joie à la suédoise. Au centre: le président du jury, Pedro Almodovar.

Sombre miroir

C’est un menu lourd de drames, familles en manque d’amour, corruption, violence, reflets impitoyables de nos sociétés, qui composait la sélection officielle.

Cependant, contrairement à l’année précédente où le jury fut abondamment hué pour ses choix, le Palmarès de cette édition, sous la houlette du cinéaste Pedro Almodovar, fut accueilli avec satisfaction. La Palme d’Or attribuée au film suédois The Square, l’un des grands favoris, a satisfait la critique.

Traité en tragicomédie, le film met en scène le directeur d’un musée d’art contemporain séduisant et carriériste, prônant, entre autres vertus, la solidarité entre les classes sociales. Le vol de son portable viendra mettre à mal ses louables prises de position en révélant ses dérives en tant qu’individu. Mise en scène sobre, nette et en prise directe sur l’actualité, The Square a l’immense mérite de traiter à la fois avec légèreté et profondeur des plus sérieux problèmes de notre époque.

Recevant sa Palme, délirant de joie, le réalisateur Ruben Östlund a réussi une autre prouesse. Expliquant à l’assistance qu’elle se devait de célébrer son triomphe selon la tradition suédoise, c’est-à-dire en rugissant de joie au signal, une immense et joyeuse clameur s’éleva de l’élégant public au moment donné. Toute une première!

Une scène de 120 battements par minute, Prix du Jury.
Une scène de 120 battements par minute, Prix du Jury.

120 battements par minute, Prix du Jury. Récompense sans surprise. Film français réalisé par Robin Campillo, il met en scène la meurtrière période de notre récente histoire, celle des années 90, alors que le sida faisait ses ravages, dans l’indifférence générale. C’est contre cette indifférence que des militants ont fondé Act-Up, un groupe qui multiplie les actions afin de conscientiser la société. Histoires d’amour et de morts, de solidarité et de radicalité, cette oeuvre sobre et poignante se devait de figurer au palmarès.

Kirsten Dunst et Colin Farrell dans The Beguiled, de Sofia Coppola.
Kirsten Dunst et Colin Farrell dans The Beguiled, de Sofia Coppola.

The Beguiled (Les Proies), Prix de la mise en scène. Réussie, cette plongée dans le gynécée signée par l’Américaine Sofia Coppola. Et plutôt joyeusement perverse. La guerre de Sécession tire à sa fin. Dans les bois, une pension de jeunes filles. En cueillant des champignons, l’une d’elles découvre un blessé. Il est du camp ennemi. Obéissant aux règles de la charité, la directrice décide de l’héberger. Malheur! le loup est entré dans la bergerie, transformant la sage pension en réservoir de coquettes! Menaçant ce loup… C’est dans un linceul qu’il paiera son audace, cousu à points serrés le linceul, comme savent faire les jeunes filles bien élevées. Ravissant, cruel, et drôle.

Une scène du film russe Nelyubov.
Une scène du film russe Nelyubov.

Nelyubov (Faute d’Amour) du Russe Andrey Zvyagintsev, Prix du Jury. Grand favori lui aussi, ce film rigoureux et désespérant a projeté son ombre sinistre tout au long du Festival. Histoire d’un couple, aux portes du divorce. Disputes, mesquinerie, haine même. Tous les deux sont si occupés par les tentatives de vente de leur appartement qu’ils oublient totalement qu’ils ont un fils de 12 ans. Ils projettent, quand ils y pensent, s’en débarrasser en le mettant en pension. La société russe dépeinte à travers les vicissitudes du couple est sidérante: déshumanisée, sans repères, sans amour. La disparition de leur enfant ne changera rien, hélas, à ce climat de haine ambiante. Film magnifique mais éprouvant.

You Were Never Really Here, prix du scénario pour Lynne Ramsay.
You Were Never Really Here, prix du scénario pour Lynne Ramsay.

Yorgos Lanthimos et Lynne Ramsay, Prix du scénario ex-aequo pour The Killing of the Sacred Deer et You Were Never Really Here. Médecins aux mains sales, pourriture et corruption de tous les niveaux de la société chez le Grec Lanthimos. Chez l’Écossaise Lynne Ramsay, un tueur à gages au passé perturbé s’avère le justicier et le défenseur des adolescentes, proies de politiciens pédophiles. Se pourrait-il que le salut nous vienne des bas-fonds?

Diane Kruger, Prix d’interprétation féminine pour son rôle dans le film allemand Aus Dem Nights.
Diane Kruger, Prix d’interprétation féminine pour son rôle dans le film allemand Aus Dem Nights.

Diane Kruger est la lauréate du Prix d’interprétation féminine pour son rôle dans Aus Dem Nights (In the Fade) du réalisateur allemand d’origine turque. Désespoir, violence et destruction. Un très beau film magnifiquement porté par l’actrice, qui finit mal.

Joaquin Phoenix a reçu le Prix d’interprétation masculine pour son extraordinaire composition de Joe, le vétéran perturbé, tueur de profession et justicier par idéal, du film de Lynne Ramsay, You Were Never Really Here.

Nicole Kidman, brillante interprète de quatre films présents au Festival et militante éloquente pour l’inclusion des femmes réalisatrices et autres dans la profession, a reçu Le Prix spécial du 70e anniversaire.

Ce fut une bonne édition, sans joie. Merci quand même. Vous avez dit «miroir»?

Nicole Kidman et Colin Farrell dans The Killing of the Sacred Deer.
Nicole Kidman et Colin Farrell dans The Killing of the Sacred Deer.

À lire aussi: le premier des deux articles de notre correspondante: Cannes 2017: 70 printemps

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