Les saisons de Diane Dufresne

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Dans le meilleur des mondes journalistiques – un monde qui ne serait pas soumis à la dictature des échéances et de l’actualité – j’aurais pris six mois d’écoute et de réflexion avant de vous parler d’Effusions (Disques Présence/Sélect). Cela m’aurait permis de distiller mes propres effusions à son égard, mais aussi de donner au plus récent album de Diane Dufresne le temps de meubler cette saison introspective qui est à nos portes, et pour laquelle il semble avoir été fait.

Rares sont les disques qui justifient un tel recul, mais celui-là en fait partie. Fruit d’un long cheminement personnel et professionnel, d’heureuses rencontres et de réflexions parfois douloureuses, Effusions vogue bien au-dessus de la médiocrité à laquelle la chanson, dans sa quête de gratification instantanée, nous a trop souvent habitués.

De par sa façon de tourner le dos aux paramètres de la pop (pas le moindre hook radiophonique à l’horizon), Effusions pourrait être vu comme le second chapitre d’une démarche entreprise lorsque Yannick Nézet-Séguin eut l’idée d’inviter Dufresne à prêter sa voix à une poignée de chansons de Kurt Weill et Bertolt Brecht.

Cette fois, c’est un autre musicien de formation classique, Alain Lefebvre, qui tient lieu d’accoucheur, en prêtant ses élans pianistiques à six chansons de l’album.

Plus encore que chez Weill et Brecht (qui étaient, rappelons-le, des hommes de théâtre), cette nouvelle collaboration se rapproche de la tradition du lied classique telle que l’incarnaient Schubert ou Brahms: avec leurs longues mélodies dont les contours échappent à une oreille distraite, des chansons comme Si tu crois (texte de Jean Laforest sur une mélodie d’André Mathieu, le compositeur-fétiche de Lefebvre) ou encore J’t’aime plus que j’t’aime (co-signé par Dufresne et Marie Bernard) ne livrent toute leur substance mélodique et poétique qu’au terme d’écoutes répétées.

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Et si, à 63 ans, Dufresne a vu son registre vocal s’amoindrir, on ne s’en plaindra pas.

Par choix autant que par nécessité, l’ex-diva délaisse les hautes fréquences au profit de la profondeur, et sa voix n’en est que plus émouvante.

La question de l’âge n’est pas strictement une considération technique, puisqu’elle se retrouve en filigrane de tout l’album.

À l’instar de Moustaki ou Ferland, Diane Dufresne ne cherche aucunement à occulter le passage des ans ni à masquer les rides, verbalisant sa verve de combattante sur la pulsion argentine d’un Passé date au message encourageant («Je ne suis pas à la recherche du temps perdu/Je mue, je m’use/Je ne m’éteins pas, je m’allume/Aux changements et à la lumière»).

On peut se demander, à l’écoute de ces mots que Dufresne semble porter jusque dans ses chromosomes, si le miracle tient dans la façon dont ses éminents collaborateurs – Michel Rivard (Noire sœur), Daniel Bélanger (Peindre des toiles), Catherine Lara (Le dernier aveu) et même l’astrophysicien Hubert Reeves, qui signe l’épique Terre, planète bleue – ont su entrer dans la tête et le cœur de la femme qui chante leurs mots, ou si c’est elle qui, avec un génie mûri au fil des ans, a su s’approprier ces différentes perspectives pour nous en révéler les convergences.

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Pour que je puisse répondre à cette question, il me faudrait passer l’hiver en compagnie de ces Effusions, quitte à confronter le miroir souvent impitoyable – et les douloureuses leçons – qu’elle nous proposent. Car si elles nous aident à vivre, les œuvres de substance ne nous rendent pas la vie plus facile.

Le doux murmure des rumeurs

S’il sera toujours un des grands noms de la chanson – et de la littérature – françaises, Yves Simon a toujours bénéficié du statut particulier de ceux chez qui le succès n’a rien à voir avec les chiffres de ventes.

Même quand il tapait dans le mille (les 600 000 exemplaires vendus de son roman La dérive des sentiments), on le sentait toujours un peu en retrait de ces considérations mercantiles.

Après avoir longtemps délaissé la chanson au profit du roman et du journalisme, Simon retrouvait la scène et le public cet été, mettant un terme à un exil de 30 ans. Même son précédent album, Intempestives, remontait au siècle dernier.

On aurait d’ailleurs cru, à l’écoute de l’album en question, qu’Yves Simon jugeait dépassée la conception artisanale de la chanson (entendez: un couplet, un refrain, une mélodie), lui préférant des canevas technoïdes sur lesquels il murmurait ses observations et ses réflexions. En contraste, Rumeurs (Universal Special Imports) est l’œuvre d’un artiste qui semble avoir pris un singulier plaisir à dépoussiérer sa guitare, cette maîtresse des premiers jours.

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Mais il n’est point de nostalgie dans le regard d’Yves Simon, dont le regard est plus que jamais alimenté par le quotidien. Tantôt, il s’agit de l’actualité (Des oursons blancs dans nos bras est peut-être la plus troublante contribution à un genre tristement actuel, celui de la chanson sonnant l’alarme écologique), tantôt, il puise dans les sentiments que lui inspirent cette vieille peur – bien masculine – de perdre son âme au contact de l’âme sœur («J’ai peur des déchirures pour rien/Des habitudes où tout semble aller bien/J’ai peur d’être pris dans une histoire/Où tout s’en va, où rien ne va/Où je ne serai pas»).

Dans sa vie comme dans son œuvre, Simon s’est toujours nourri de présences féminines, et Rumeurs n’y fait pas exception. Entre Marguerite, évocation de l’insularité stoïque de l’écrivaine Marguerite Yourcenar, et Patrice, touchant portrait de celle qui partage son quotidien, sa voix croise celle de la comédienne Angela Molina (qui lui donne la réplique, en espagnol, sur la chanson-titre), tandis que l’impérissable Françoise Hardy prête à Aux fenêtres de ma vie ce parfum d’automne qui sied à un texte qui se veut un clin d’œil vers Trénet («Aux fenêtres de ma vie je regarde les jours/Que reste-t-il des amantes, des bravos, des amours?/Combien de ruses il fallut pour gommer un chagrin/Combien de temps il faudrait pour s’oublier enfin»).

Yves Simon a depuis longtemps compris les vertus de l’économie: avec une voix qui ne quitte jamais le registre du murmure et une plume à l’élégance elliptique, il communique plus – et indubitablement mieux – que ceux qui persistent à croire que l’impudeur est le chemin le plus direct vers la vérité.

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