Le plausible et l’invraisemblable s’affrontent dans un roman à l’intrigue déroutante


19 septembre 2006 à 13h50

Le romancier Bernard Couët puise largement dans des fragments d’histoire régionale, nationale ou internationale pour concocter ses intrigues. Sa dernière création ne fait pas exception, loin de là! La Louve des Terres-Rompues est un roman dont l’action se déroule tour à tour en Nouvelle-France, en Nouvelle-Angleterre, en Acadie et au Québec, voire à Rome. L’auteur précise qu’il s’agit d’une œuvre de pure fiction construite «à partir d’un certain nombre de faits historiques (…) parfois modifiés pour servir son récit». Le résultat est assez déroutant.

Le lecteur est déstabilisé dès les premières lignes du prologue qui prend la forme d’une note relatant la Prophétie des papes de Malachie et d’autres documents secrets d’une importance capitale pour l’humanité. Ces textes secrets ne peuvent être lus que par le pape, une fois élu.

L’auteur souligne aussi que, «depuis 900 ans, une certaine lignée de femmes initiées connaîtrait le contenu de ces documents». De génération en génération, ces femmes aux yeux couleur émeraude n’auraient jamais révélé le rôle qui leur est dévolu, «œuvrant dans le plus grand secret pour que se réalise la partie (secrète) de la prophétie de Malachie». Déroutant, comme je le disais plus tôt.

Le roman est construit à partir de deux histoires parallèles, celle de Laura en Acadie vers 1692 et celle de Clara au Saguenay vers 1845. Ces deux fillettes ont des yeux couleur émeraude, ce qui les fait passer pour des sorcières car «des yeux de cette couleur, ça n’existe pas, sauf chez les possédés du démon». Le récit s’étend sur plusieurs générations qui finissent par se croiser. Chaque femme qui possède des yeux couleur émeraude accouche toujours d’une fille seulement, après quoi le fameux vert des yeux maternels devient plus sombre. Selon la prophétie, la dernière femme à accoucher donnera naissance à un fils, le nouveau messie. D’ici là, chaque fille naîtra avec des yeux capables de dégager une force hypnotique, une profondeur infinie, une intensité ensorcelante et une rare puissance.

La première scène qui met en scène Clara est d’une cruauté inouïe. La fillette voit ses parents torturés et brutalement assassinés. Dans son cœur, «il n’y a pas de place pour l’amour. Il est rempli de haine et de désir de vengeance. Elle ne vit que pour ça.» Une fois devenue jeune adulte, Clara séduit bien malgré elle un jeune médecin qui doit fuir sans savoir que Clara porte son enfant. La fille-mère épouse un Amérindien qui sera tué par les mêmes fiers à bras qui ont assassiné ses parents. Résultat: son désir de vengeance n’est que décuplé.

Le roman alterne entre le Saguenay québécois et les ports et forts acadiens, entre le XVIIIe et le XIXe siècles. Peu importe l’endroit où vivent les femmes aux yeux couleur émeraude, le malheur s’abat sur leur famille. Chaque chapitre renferme son lot de mésaventures, de tricheries, voire de trahisons. Il est cependant assez curieux que Bernard Couët n’ait pas fait référence une seule fois à la déportation des Acadiens. L’auteur a préféré imaginer des situations mélodramatiques et plonger allègrement ses personnages au cœur d’intrigues aussi déroutantes que débridées.

Ce qui m’a le plus surpris dans ce roman, c’est une scène assez peu plausible, voire improbable. Je vous signale qu’une partie de l’histoire de La Louve des Terres-Rompues se passe en 1867, dans le fin fond du Saguenay à peine colonisé. Or, c’est dans ce contexte qu’une femme explique à sa fille que le pape Clément VIII décida de diffuser le document contenant la prophétie de Malachie en 1595. Qui plus est, cette femme parle en détails du concile d’Étampes, de saint Bernard, du pape Innocent II, des antipapes Anaclet II et Victor IV, du concile de Latran et j’en passe. Toute cette mise en scène me semble on ne peut plus invraisemblable.

Je veux bien croire que tous les actes, les paroles et décisions que l’auteur prête à ses personnages sont «le fruit de sa seule imagination», il n’en reste pas moins que le récit doit s’avérer plausible. Ou je me trompe en ne donnant pas foi à une telle mise en scène… ou je ne crois pas que les yeux couleur émeraude peuvent donner la science infuse.

La Louve des Terres-Rompues n’en demeure pas moins une étonnante épopée qui nous fait partager le destin de femmes animées par le courage et l’abnégation.

Bernard Couët, La Louve des Terres-Rompues, roman, Éditions JCL, Chicoutimi, 2006, 500 pages, 24,95$.

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