Le pari de Jack

La guerre de dates est officiellement ouverte

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Publié 09/02/2006 par Magdaline Boutros

Tout un pari celui que Jack Layton a décidé de prendre la semaine dernière. Créant surprise et consternation sur la colline parlementaire, le chef du Nouveau parti démocratique (NPD) a annoncé qu’il n’accordait plus sa confiance au gouvernement de Paul Martin, tout en lui demandant de continuer à gouverner jusqu’au début janvier. Le chef du NPD a poussé l’audace jusqu’à proposer lui-même la date de la prochaine élection, prérogative jusque-là réservée au premier ministre. Erreur politique ou simple jeu d’influence?

«Il était pris parce qu’il avait tenu des discours contradictoires publiquement. Alors, il a trouvé une manière élégante de s’en sortir», analyse Laure Paquette, spécialiste de stratégie politique à l’Université Lakehead. Sa déclaration, certes spectaculaire, n’a toutefois aucune force contraignante auprès du gouvernement, malgré l’appui des deux autres chefs des partis d’opposition obtenu cette fin de semaine.

Il ne s’agit pas d’une motion de défiance, a-t-on répété au NPD, mais d’une motion proposant un déclenchement d’élections au début janvier. Du jamais vu.

Selon les règles parlementaires, seules une motion de défiance à l’endroit du gouvernement ou une défaite sur un vote budgétaire peuvent renverser un gouvernement et mener à des élections. Or, la motion que le NPD veut déposer en Chambre le 24 novembre prochain ne correspond pas à ces critères. Les Libéraux ne sont donc pas tenus de la respecter, ce qu’ils ont déjà confirmé.

Le chef du NPD a-t-il nuit à sa crédibilité avec une proposition aussi saugrenue, qui n’aura sûrement aucun impact sur l’avenir politique des Libéraux? Certainement, répond Laure Paquette. Mais il a peut-être aussi réussi à perdre moins de crédibilité qui s’il avait dû expliquer pourquoi son parti votera pour le budget des dépenses supplémentaires le 8 décembre.

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Par ce geste d’éclat, Jack Layton a réussi à se sortir, temporairement, d’une position hautement inconfortable. D’une part, le chef du Nouveau parti démocratique était pressé d’agir par les autres chefs d’opposition qui lui reprochaient son inaction et ses propos contradictoires et était écorché par l’image de lacquet de Paul Martin qu’on lui a attribuée.

D’autre part, il ne voulait porter l’odieux du déclenchement d’une campagne électorale durant la période des Fêtes et par ce fait même, empêcher la tenue de la très attendue conférence fédérale-provinciale sur les Autochtones prévue pour les 24 et 25 novembre.

Sa proposition, qu’il qualifie de raisonnable, permet de conjuguer le renversement du gouvernement Martin et la tenue d’élections après le temps des Fêtes (à la mi-février selon sa proposition). De cette manière, le NPD justifie l’appui qu’il donnera certainement au budget sur les dépenses supplémentaires que le gouvernement déposera le 8 décembre, permettant au gouvernement de survivre encore quelques semaines.

Pour Laure Paquette, la proposition de Layton est le résultat du travail d’un fin tacticien. «C’est un geste symbolique, mais qui a fait couler beaucoup d’encre. Ça a attiré beaucoup d’attention et, en ce sens-là, les Néo-Démocrates ont connu un certain succès.»

Mais pour ce qui est de sa stratégie à long terme, les questions demeurent encore sans réponse. «À mon avis, il a rendu service aux Libéraux, continue l’analyste. Quel électeur va dire qu’il faut absolument tenir des élections avant le 14 février, plutôt que d’attendre le dépôt du rapport Gomery?»

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Pourquoi cet empressement?

Paul Martin a annoncé depuis quelques mois son intention de déclencher des élections dans les 30 jours suivant le dépôt du deuxième rapport Gomery, prévu pour le 1er février. Pourquoi alors cet empressement du Bloc, des Conservateurs et du NPD pour déclencher des élections quelques semaines plus tôt?

Le pouvoir actuel du NPD réside exactement dans la présence d’un gouvernement minoritaire qui a besoin de son appui pour rester au pouvoir. Retourner rapidement devant les électeurs, c’est prendre le risque de perdre son pouvoir d’influence à Ottawa.

En plus, les Libéraux ont repris la tête dans les sondages dès le moment où le dépôt du premier rapport Gomery a quitté l’actualité. Selon l’enquête menée par Léger Marketing du 1er au 8 novembre et rendue publique la semaine dernière, le Parti libéral obtiendrait 34% de la faveur populaire après la répartition des indécis, les Conservateurs 26% et le NPD 18%.

Au Québec, le Bloc québécois jouit encore d’un écart considérable avec les Libéraux de Paul Martin en récoltant 48% des intentions de vote contre 29% pour les Libéraux.

«Il faut remarquer que les partis d’opposition cherchent à éviter de donner à Martin la chance de présenter un nouveau budget juste avant de déclencher des élections, ce qu’il pourrait faire avec la date actuelle», note Laure Paquette. Des mesures jouissant d’un fort appui populaire, tel que des baisses d’impôts, pourraient être adoptées, influant ainsi l’humeur des électeurs.

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Paul Martin continue de son côté d’appeler à un arrêt des jeux politiques pour laisser son parti gouverner. C’est ce que la population veut, affirme-t-il. Et les derniers sondages lui donnent raison.

Selon l’enquête menée par Léger Marketing, les trois quarts des Canadiens ne souhaitent pas qu’une élection soit déclenchée prochainement.

Le scénario le plus probable demeure encore la proposition libérale de tenir des élections au printemps. Le vote du budget des dépenses supplémentaires du 8 décembre risque d’être aussi chaud que le fameux vote du printemps dernier où Belinda Stronach a fait pencher la balance en faveur du gouvernement en place.

Un Parlement bloqué

Toute cette mascarade politique à Ottawa bloque les travaux du Parlement. Tant le gouvernement que les partis d’opposition consacrent leurs énergies à des négociations et à l’élaboration de stratégies politiques pouvant servir leurs intérêts plutôt qu’à leur travail parlementaire traditionnel.

«Une chose qui est sûre, c’est qu’il n’y a pas grand-chose qui a été fait à Ottawa ces jours-ci, et ça fait longtemps que ça dure», confirme Mme Paquette.

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Avec pour conséquence directe l’accroissement du cynisme au sein de la population. «On a un problème de participation au Canada. […] Mais il n’y a rien qui se passe en ce moment qui puisse aider, au contraire. Je crains beaucoup pour la participation aux prochaines élections», conclut-elle.

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