Le français de l’Île

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J’entendais récemment, à la télévision, des publicités qui vantaient le «houmard» de l’Atlantique intégré à des recettes de pâtes ou de pizzas d’une chaîne de restauration bien connue.

La narratrice de cette publicité parle avec l’accent acadien. Ou enfin, avec un des accents de l’Acadie. Parce que les Acadiens eux-mêmes vous le diront: il n’y a pas qu’un seul accent acadien. Celui-ci change, selon que l’on se trouve dans la région de Moncton, dans la région de la baie des Chaleurs, dans la péninsule acadienne, en Nouvelle-Écosse ou à l’Île-du-Prince-Édouard.

Ça m’a rappelé que j’avais, quelque part dans mes documents et mes dictionnaires, un charmant petit ouvrage, assez artisanal mais ô combien pertinent, sur le français parlé à l’Île-du-Prince-Édouard. Je repensais à ces moments que j’ai passés, il y a quelques années, à visiter l’Île et à me laisser séduire par le parler des rares villages où le français est encore présent.

Dans la région que l’on appelle «Évangéline» et qui correspond à la partie sud-ouest de l’île, j’avais eu le plaisir de découvrir des communautés francophones encore bien vivantes. Abram-Village, Mont-Carmel, Miscouche, Urbainville et Cap-Egmont, entre autres, font partie de ce chapelet de villages pittoresques où le français résonne encore avec un accent des plus plus musicaux.

Dans une petite boutique d’artisanat et de souvenirs, j’avais mis la main sur ce petit lexique des mots acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Un petit guide de trente-deux pages, dactylographié, photocopié et relié un peu maladroitement. Mais au contenu très intéressant.

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Le petit livret présente plusieurs mots du français tel qu’on le parle à l’Île-du-Prince-Édouard. Et rares sont les ouvrages plus officiels à s’intéresser à cette variante du français.

À l’Île-du-Prince-Édouard, beaucoup de mots sont facilement reconnaissables en raison du fait que ce n’est que la prononciation – et donc la transcription graphique – qui diffère légèrement du mot français approprié. C’est le cas notamment de façan (façon), houme (homme), russeau (ruisseau), ouère (voir), mouchoué (mouchoir), icet (ici), deusse (deux) et râsoué (rasoir).

D’autres mots sont plus étonnants. Pour les francophones de l’Île, une galance est une balançoire. Un saccage est une grande quantité. Un provytaire est un presbytère.

L’anglais a eu une influence certaine sur les prononciations (wâgueune désigne un wagon) mais aussi sur le vocabulaire (pantry désigne un garde-manger; attique désigne un grenier).

Il y a aussi des verbes remarquables. Plusieurs d’entre eux sont étroitement liés à l’ancien français. Aussi retrouvera-t-on des infinitifs comme ramander (quêter), jonglier (réfléchir sérieusement), hucher (crier), empléyer (dépenser), apilotter (empiler), emborver (saturer), échargogner (mal couper quelque chose) ou aouaindre (tirer un objet d’un lieu).

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La portion la plus amusante du petit lexique demeure certes les quelques pages de la fin, qui présentent des phrases entières dont les mots sont tirés des pages précédentes. Les mots utilisés sont tellement colorés que le sens des phrases devient presque sibyllin.

Des exemples? «Ajeuve j’ai été abrié la grande bringue qui avait les babines pleines de salange.» En gros, la phrase signifie «Tout à l’heure, je suis allé couvrir la grande femme mal bâtie qui avait les lèvres remplies d’eau salée.»

Un autre? «Le grand brailloux a bostulé le siau et la borouette du farmier quand il a niaisé derrière le tet à poules.» Le «tet à poules», pour votre information, c’est un poulailler. La phrase pourrait alors être dite ainsi: «Le grand pleurnichard a renversé le seau et la brouette du fermier alors qu’il flânait derrière le poulailler.»

Celle-ci est plus facile: «Mon grand bidet, mets ton capot carreauté et l’oute ta calotte pleine de saloperie avant d’aller arrouser les naveaux.» Vous avez deviné? Cela signifie: «Mon grand dadais, enfile ton pardessus à carreaux et enlève ta casquette toute sale avant d’aller arroser les navets.»

Enfin, une phrase mettant en vedette nos amis les animaux: «On a quasiment été qu’ri une souris-chaude et un étchureau pour jouer avec le poussis.» Vous avez reconnu la chauve-souris, l’écureuil et le chaton? La phrase signifie en effet : «Nous avons failli allé chercher une chauve-souris et un écureuil pour jouer avec le chaton.»

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Dans leur forme écrite, ces phrases peuvent sembler bizarres. Mais il suffit de les entendre prononcées par un insulaire francophone pour constater à quel point de telles phrases deviennent à la fois musique et poésie. Et à quel point aussi elles provoquent une fascination.

La consultation de mon petit Lexique du français parlé à l’Île-du-Prince-Édouard m’a assurément redonné envie d’aller entendre parler français dans la plus petite – mais assurément la plus charmante – des provinces canadiennes.

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