«Le Canada crée le plus grand marché de drogues au monde»

Notre légalisation du cannabis critiquée à l'étranger

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Publié 26/10/2018 par Jean-Pierre Dubé

Alors que d’autres nations songent à desserrer les lois sur la consommation de cannabis récréatif, le Canada se démarque, après l’Uruguay, comme le premier pays du G20 à passer à l’acte. Le 17 octobre, les médias du monde entier ont capté le moment annonciateur d’un tournant politique global.

En prenant l’initiative, le Canada s’est donné une longueur d’avance sur le marché mondial en termes de produits, d’expertises et d’investissements.

Quels consensus internationaux?

Mais la décision du gouvernement de Justin Trudeau de défier 100 ans de prohibition ne fait pas l’unanimité, même si la pression monte chez les 190 signataires de la Convention de 1988 contre le trafic illicite de stupéfiants pour alléger les interdictions.

L’Organe internationale de contrôle des stupéfiants (OICS) s’est dit «préoccupée par l’impact de la loi canadienne sur les consensus internationaux».  Dans un récent communiqué, l’organisme chargé d’observer l’implantation des conventions de l’ONU accuse Ottawa de négliger ses devoirs «au mépris de ses obligations juridiques» et d’affaiblir le cadre international du contrôle des drogues.

Les Républicains hostiles à la légalisation

Aux États-Unis, l’approche permissive et la baisse de l’appui du président Obama à l’OICS ont été renversées par le retour des Républicains.

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Donald Trump a redonné à l’organisme des fonds et une voix. Son ministre de la Justice, Jeff Sessions, est un farouche opposant à la légalisation, même si 28 États autorisent les usages thérapeutiques et récréatifs, dont la Californie, plus peuplée que le Canada.

Hausse du trafic canadien vers d’autres pays

Moscou a participé au débat. Dans un communiqué du 22 octobre sur le compte Twitter de Russia in Canada, le Kremlin dit craindre une hausse du trafic de cannabis canadien vers d’autres États «qui respectent strictement l’esprit et la lettre» des conventions internationales.

Le Kremlin dénonce l’initiative d’Ottawa comme «hypocrite et contraire à l’objectif promu par les autorités canadiennes de protéger un ordre mondial fondé sur les règles». En violant sciemment le régime de contrôle des stupéfiants, «le gouvernement canadien crée le plus grand marché de drogues au monde».

 

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Potentiel de centaines de milliards de dollars

C’est possible. Le Canada a l’œil sur le potentiel d’affaires du marché global, estimé dans les centaines de milliards de dollars.

La société ontarienne Canopy Growth, la plus importante des grands producteurs de cannabis canadien à des fins médicinales au monde, compte des partenariats sur cinq continents dans 11 pays dont l’Allemagne, l’Espagne, l’Australie, le Danemark, la Jamaïque et le Brésil.

«Le Canada a une chance incroyable à saisir», a déclaré au journal Tabaret d’Ottawa son président Mark Zekulin, «en faisant prospérer une nouvelle industrie et soustrayant à la prohibition un produit incompris. Nous avons la possibilité d’établir une norme mondiale pour la légalisation du cannabis récréatif et la façon de la mettre en œuvre de manière responsable.»

Le Seagram du cannabis

Selon la revue Mother Jones, la situation actuelle rappelle l’ère de la prohibition en Amérique. «L’alcool étant banni aux États-Unis, mais légal au Canada dans les années 1920, la compagnie Seagram de Montréal avait saisi l’avantage sur ses compétiteurs américains pour devenir le plus important distillateur au monde.»

L’opportunité de devenir le Seagram du cannabis, note le journaliste Brett Popplewell, a poussé le top des jeunes entrepreneurs canadiens à fonder des entreprises, les inscrire à la bourse et lever des milliards pour monter des installations.

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Même Brian Mulroney

Le Globe&Mail du 20 octobre souligne un investissement de 5 milliards $ chez Canopy de la multinationale Constellation Brands (Corona et Mondavi). La mise engage le producteur canadien à étendre ses activités aux États-Unis lorsque la prohibition sera levée.

L’ancien premier ministre conservateur Brian Mulroney a rejoint Justin Trudeau par son défi des conventions, en joignant récemment le conseil d’administration de l’une des plus grandes sociétés américaines de cannabis. Il s’est déclaré «encouragé par les perspectives de la fin de l’interdiction».

D’après la criminologue de l’Université d’Ottawa Line Beauchesne, l’erreur de la prohibition, motivée par les enjeux de santé publique, ne concerne pas uniquement le cannabis.

Décriminaliser toutes les drogues?

Cette fin n’est pas pour demain, même si une vingtaine de pays pourraient être engagés dans cette direction, attisés par l’expérience canadienne. D’après la criminologue Line Beauchesne, de l’Université d’Ottawa, l’erreur de la prohibition ne concerne pas uniquement le cannabis.

La prochaine étape serait la décriminalisation de la possession de toute drogue pour usage personnel. «L’idée est de mieux rejoindre les usagers», précise-t-elle dans une entrevue au Devoir. «Moins harcelés par la police, ils peuvent chercher de l’aide auprès des services de santé.»

Monde à géométrie variable

Line Beauchesne vient de publier chez Bayard Canada Les drogues : enjeux actuels et réflexions nouvelles sur leur régulation. L’essai détaille les pressions intenses pour modifier les conventions internationales sur les drogues et analyse les efforts des pays pour explorer la décriminalisation. Il conclut sur la diversification des produits et marchés dans le contexte de la mondialisation.

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«Toutes les organisations internationales sont mobilisées», selon la criminologue. «L’ONU a compris qu’en 2016, on a fait une erreur en voulant changer les conventions pour toute la planète. On va arriver à l’acceptabilité d’un monde à géométrie variable et qu’à partir de ce moment, tout va débouler.»

Selon elle, une session extraordinaire de l’Assemblée générale, prévue au printemps 2019, pourrait amorcer le changement.

Auteur

  • Jean-Pierre Dubé

    Journaliste à Francopresse, le média d’information numérique au service des identités multiples de la francophonie canadienne, qui gère son propre réseau de journalistes et travaille de concert avec le réseau de l'Association de la presse francophone.

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