Kent Monkman décolonise l’histoire de l’art

Au Centre culturel canadien de Paris

Centre culturel canadien de Paris
L'artiste Kent Monkman devant sa fresque 'Miss Chief’s Wet Dream'. (Photos: Nicolas Dot)
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Depuis le 17 mai dernier, le Centre culturel canadien de Paris s’est installé au cœur de l’ambassade du Canada, dans le 8e arrondissement de la capitale française. D’une hauteur de deux étages, sous une verrière centrale, ce nouvel espace offre de nombreuses perspectives.

En guise d’inauguration, Kent Monkman, artiste manitobain de descendance crie y présente sa proposition picturale La Belle et la Bête.

Cette exposition résolument contemporaine, à l’affiche jusqu’au 5 septembre, décrit la rencontre ou le choc des cultures, dans un univers artistique et mythologique dominant.

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L’ambassade du Canada à Paris, qui abrite le Centre culturel canadien.

3e voix autochtone

Catherine Bédard, directrice adjointe et responsable de la programmation du Centre, ne cachait pas son émotion d’inaugurer ce nouveau lieu avec le travail singulier et reconnu de Kent Monkman.

«C’est un message fort destiné à cette 3e voix autochtone qui devrait être tout autant portée que les deux autres au Canada», a-t-elle insisté.

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Cet artiste revient en effet aux fondements mêmes de la culture autochtone avant, puis pendant, la colonisation.

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Catherine Bédard, directrice adjointe et responsable de la programmation du Centre culturel canadien à Paris, devant ‘Stag Hunting (After Theodor de Bry)’ de Kent Monkman.

Peuples à égalité

«Ma communauté crie a vécu l’exclusion forcée de nos territoires, la dépossession de nos terres», confie Kent Monkman à L’Express. «Pourtant, quand les Européens sont arrivés, ils étaient minoritaires, et les indigènes les ont aidés considérablement. Je voulais retourner à cette période où les Indigènes et Européens étaient encore sur un pied d’égalité. […] J’ai voulu retranscrire cette histoire effacée.»

Comme pour sa précédente exposition Shame & Prejudice : A story of resilience, Kent Monkman a rassemblé des artefacts autochtones du Musée des Confluences de Lyon pour servir une réflexion globale.

Cinq peintures incluant une représentation de ces objets ont vu le jour. Elles sont toutes inspirées d’une histoire artistique et humaine complexe faite de rencontres et de confrontations, de styles de vies communs et distincts.

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Sur la table centrale, des représentations d’animaux canadiens du Musée des Confluences de Lyon.

Nature et peinture

Le rapport au monde naturel est un des thèmes majeurs de cette exposition. La culture indigène s’inscrit en symbiose totale avec la faune et la flore. Kent Monkman décrit par là même une relation filiale entre l’homme et la nature animale et végétale.

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Il joue même sur une ambiguïté sexuelle, tirant ses racines des mythes antiques. Les tableaux The Affair ou encore Miss Chief Eagle Testickle représentent un homme androgyne (alter-ego de l’artiste) en complicité avec une oie ou un faucon.

Kent Monkman fait ici un parallèle non dissimulé à la métamorphose de Zeus aux côtés de Ganymède. «La mythologie grecque informe la société occidentale sur une manière différente d’interagir avec le monde animal», explique Kent Monkman. En effet, la culture européenne judéo-chrétienne a plutôt tendance à asservir l’animal et exploiter le végétal.

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Un visiteur photographie l’oeuvre ‘Miss Chief Eagle Testickle’ de Kent Monkman.

L’héritage du colonialisme

Plus globalement, cette exposition impressionne par ses références iconographiques mises au service de réflexions modernes. La fresque Miss Chief’s Wet Dream racontant la rencontre maritime entre Autochtones et Européens, s’inspire du Radeau de la Méduse de Géricault ou encore de La Liberté guidant le peuple de Delacroix.

Cet hommage aux chefs-d’œuvre des XVIe et XIXe siècles s’inscrit dans une démarche de «décolonisation de l’histoire de l’art», comme l’explique l’artiste manitobain.

«On vit toujours avec le colonialisme. Son héritage est vivant et bien réel. C’est visible partout au Canada. J’ai donc voulu commencer un projet de décolonisation de l’histoire de l’art, de nos musées qui racontent davantage l’histoire de colons conquérants», martèle Kent Monkman.

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L’oeuvre maîtresse ‘Miss Chief’s Wet Dream’ (2018), de Kent Monkman, inspirée du ‘Radeau de la Méduse’ de Théodore Géricault (1818).

Lumière et décadence

Dans cette œuvre, Kent Monkman inclut le peuple autochtone. Navigants sur une embarcation plus résistante aux courants, sur des eaux moins tumultueuses, cette peinture symbolise la résilience d’une communauté, mais aussi son manque de représentation. C’est une toile tout en contraste, entre une société occidentale décadente, cupide et apathique, et une culture autochtone lumineuse, harmonieuse et ouverte sur le monde.

Miss Chief’s Wet Dream représente en tous points l’œuvre de Kent Monkman. Elle démontre un sens fin du détail, un foisonnement d’inspirations picturales et un large éventail de couleurs.

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‘The Three Bachelors’, de Kent Monkman, au Centre culturel canadien de Paris.

Néo-classicisme

Aurélie, doctorante en art contemporain, présente lors du vernissage admire «cette démarche qui déconstruit et revisite toute une iconographie historique et met en lumière la culture autochtone».

Nathalie Prat-Couadau, responsable des éditions chez Skira, éditeur du catalogue de l’exposition partageait cette analyse: «Il y a beaucoup de niveaux de lecture. Le tout avec une grande maîtrise artistique.»

Maud, autre visiteuuse, aime quant à elle «le rapport immédiat à l’œuvre, […] et ce rappel du néo-classicisme du XIXe».

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Un tambour du Musée des Confluences de Lyon.

Solitudes canadiennes

Kent Monkman est, au-delà de son style, une personnalité engagée pour la défense des peuples marginalisés. Il estime qu’une partie du problème canadien vient de son incapacité à construire un dialogue constructif entre les deux premières voix, anglophones et francophones.

Ce contexte paralyse les décisions, freine les actions. «Quand vous commencez à construire des murs autour de vous, est-ce pour garder des gens à l’intérieur ou en rejeter vers l’extérieur? Nos cultures ne fonctionnent pas comme cela. Elles sont fluides», estime Kent Monkman.

Cette exposition est finalement un mélange fructueux d’inspirations, mettant en relief la dichotomie des êtres humains, la subjectivité de leurs arts et la relativité de leurs histoires. Elle se veut le trait d’union de deux peuples, deux pays, deux terres, à jamais liées par leur passé.

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