Jackie Vautour, le dernier résistant acadien de Kouchibouguac

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Jackie Vautour (décédé le 7 février à l’âge de 92 ans) sur sa terre dans le parc national Kouchibouguac devant son affiche qu’il a installée à l’entrée du parc. Photo tirée du film Kouchibouguac : L’histoire de Jackie Vautour et des expropriés, Bellefeuille Production
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Publié 15/03/2021 par Marc Poirier

Il était en quelque sorte le dernier des Mohicans, version acadienne. Le symbole d’une résistance d’un temps révolu. Jackie Vautour est décédé le 7 février à l’âge de 92 ans. Depuis plus de 50 ans, et jusqu’à sa mort, il s’est battu contre la création du parc national Kouchibouguac, sur la côte est du Nouveau-Brunswick.

Musique de la résistance

«Crazy Horse, Beausoleil, Louis Riel, Jackie Vautour. Asteur c’est notre tour…» – Tiré de la chanson Petit Codiac popularisée par Zachary Richard.

Quand ils ont composé la chanson Petitcodiac dans les années 1990, reprise plus tard par Zachary Richard, les membres du jeune groupe acadien Zéro degré Celsius voyaient le personnage au même rang que de grands résistants.

Mais quel exploit Jackie Vautour avait-il accompli pour qu’on le compare au légendaire chef Lakotas, au célèbre combattant acadien lors de la Déportation, ou au chef du peuple Métis?

«Jackie incarnait et personnifiait l’une des figures majeures de l’histoire de la résilience et de la résistance acadienne dans ce qu’elles ont de plus noble et de plus beau», a écrit le nationaliste Jean-Marie Nadeau, peu après la mort de Jackie Vautour.

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Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Le parc national Kouchibouguac est situé sur la côte est du Nouveau-Brunswick, entre Miramichi et Moncton.

Une saga acadienne

Pour comprendre le phénomène de Jackie Vautour, légende de son vivant, il faut remonter à il y a 50 ans.

Le 23 octobre 1969, les gouvernements du Canada et du Nouveau-Brunswick concluaient une entente pour la création d’un parc national dans une région acadienne de la province: le parc Kouchibouguac.

Le projet est le fruit des efforts de deux premiers ministres francophones: Louis J. Robichaud au Nouveau-Brunswick et Pierre Elliott Trudeau au Canada. Jean Chrétien, alors ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, pilote le dossier.

Exproprier les habitants

Comme c’était l’usage à l’époque, le fédéral tenait à ce que les terres du futur parc soient vidées de ses habitants, afin de conserver l’état du territoire et pour que les visiteurs puissent apprécier la nature sans qu’il y ait de présence humaine.

À la même époque, une démarche identique est effectuée en Gaspésie pour la création du parc Forillon, dont l’entente a été signée quelques mois après celle de Kouchigouguac.

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Dans le cas de Kouchibouguac, il s’agissait d’expulser 228 familles – 1 200 personnes en tout, dont 85% étaient Acadiens – et de raser sept villages. Le plus populeux, avec 70 familles, était celui de Claire-Fontaine, d’où était originaire et vivait Jackie Vautour.

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
L’une des plages du parc national Kouchigouguac. Photo: gouvernement du Nouveau-Brunswick

Un vrai village

Lors du lancement du film Kouchibouguac, l’histoire de Jackie Vautour et des expropriés, en 2007, le résistant acadien avait décrit ainsi son patelin: «Il y avait deux magasins dans le village. On avait notre église, on avait nos écoles, puis on avait bien sûr nos cimetières. Donc, c’était un vrai village, avec de la vraie vie. C’est difficile à imaginer maintenant. On avait nos épiceries, puis les gens faisaient la pêche. Puis tout ça a basculé. Tout ça a été écrasé.»

Il faudra attendre presque 10 ans, soit le 15 janvier 1979, pour que le parc Kouchibouguac soit inauguré. Au départ, l’opération se déroule assez rondement. Mais rapidement, le mécontentement de plusieurs habitants se manifeste: on estime que les montants offerts pour l’achat des terres sont dérisoires.

Plusieurs reprocheront au gouvernement d’avoir profité de la grande pauvreté et du peu d’éducation de ces gens. Les autorités avançaient que la création du parc allait permettre aux habitants d’avoir de meilleures conditions de vie et de sortir du cycle de la pauvreté.

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Jackie Vautour et un résistant ceinturé de cartouches. Photo: Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton

Manifestations et violences

Le rapport de la Commission spéciale d’enquête sur le parc national Kouchibouguac, publié en 1981, présentait une autre façon de voir leur réalité.

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«Les gens du parc étaient habitués à se débrouiller par eux-mêmes et étaient plutôt laissés à leurs propres moyens. La mer et la forêt constituaient la source de leur subsistance et la base de leur mode de vie. En outre, cet environnement leur offrait les éléments d’une culture dans laquelle ils se sentaient chez eux et à l’aise.»

Après la première onde de choc, des groupes d’opposants s’organisent. Il y a des manifestations, des occupations de bureaux, et même des actes violents. Au fil du temps, Jackie Vautour devient le leader de la résistance.

En 1976, la famille Vautour, qui a refusé les offres du gouvernement, vit toujours sur ses terres de ce qui reste du village de Claire-Fontaine et refuse de quitter les lieux. Le 5 novembre, les autorités emmènent de force les membres de la famille et détruisent la maison avec un bulldozer.

Retour à Kouchibouguac

Deux ans plus tard, les Vautour et leurs neuf enfants retournent sur les lieux et aménagent quatre cabanons chauffés au bois. Plusieurs années plus tard, le cabanon des parents sera remplacé par une petite roulotte de deux pièces qui va servir de maison au couple jusqu’à la mort de Jackie Vautour, le mois dernier.

La renommée du personnage est alors à son apogée. Il devient un symbole de la résistance, celui qui défie les puissants. On le voit en photo avec son fusil et un air de révolutionnaire avec, à ses côtés un homme ceinturé de cartouches.

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C’est à cette époque que le chanteur Zachary Richard compose La ballade de Jackie Vautour : «Ô non, tu vas pas me grouiller. C’est ma terre ici, c’est ici que moi j’vas rester…. Ô non, tu m’fais pas peur avec ton fusil. J’veux pas voir le sang couler, mais c’est ma vie que t’essaies d’arracher….»

D’autres familles d’expropriés imiteront les Vautour et reviendront s’installer dans le parc. Mais après quelques années, elles se découragent et repartent.

Jackie, sa femme Yvonne et leurs enfants deviennent les seuls occupants du parc. Les visiteurs ne peuvent les manquer. Leur roulotte est située tout près de la route à l’entrée du parc. Une affiche plantée par Jackie Vautour donne le ton: «C’est à cause de vous que le gouvernement nous fait souffrir, comme vous pouvez voir.»

Les autorités vont tolérer la présence des Vautour, mais empêcheront toutes les tentatives pour rendre leur existence plus confortable. Ils sont sans électricité; une pompe à eau est branchée à l’ancienne maison. Aucune construction ni agrandissement ne sont permis.

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Une promesse… non tenue

En octobre 1987, le premier ministre progressiste-conservateur du Nouveau-Brunswick Richard Hatfield est défait aux élections.

Juste avant de quitter son poste, il conclut une entente avec Jackie Vautour qui prévoit une somme de 278 000 $, ainsi qu’une terre à l’extérieur du parc. Tout le monde s’attend alors à ce que les Vautour quittent Kouchibouguac et que c’est la fin.

Selon Edmond Vautour, l’un des fils de Jackie, le gouvernement du Libéral Frank McKenna, qui a succédé à Hatfield, n’a pas respecté l’entente conclue par son prédécesseur.

«Quand le nouveau gouvernement est rentré, c’était pas la terre qu’Hatfield avait donnée, c’en était une autre. Ça été en cour, mais c’était un « breach of contract ».» Les Vautour sont donc demeurés sur leurs terres. L’argent a surtout servi à payer les frais légaux.

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Jackie Vautour et son épouse Yvonne. Photo: Oldmaison, Wikimedia Commons

Une longue lutte légale

En 1998, le couple Vautour et deux de leurs enfants sont arrêtés pour pêche illégale de coques à l’intérieur du parc. L’affaire sera cependant contestée et est toujours devant les tribunaux, 23 ans plus tard, avec 70 familles d’expropriés qui l’appuient.

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La cause s’est rapidement transformée pour porter sur la légalité de la création du parc, en revendiquant des droits en tant qu’Acadiens-Métis.

Cette épopée a inspiré des poèmes, des chansons, d’autres œuvres artistiques dont deux films. Le réalisateur de Kouchibouguac : L’histoire de Jackie Vautour et des expropriés, Jean Bourbonnais, dit avoir été marqué par cette histoire et par l’homme.

«Je suis fier de l’avoir connu. Il m’avait dit : « Moi, j’ai peur de rien. Je suis né comme ça. »»

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Le cinéaste Jean Bourbonnais.

Entre résistance et résignation

Étonnamment, peu de choses ont été écrites sur l’histoire de ce combat. Il n’existe aucune biographie de Jackie Vautour.

L’un des seuls auteurs et chercheurs à s’être vraiment intéressé à la question est un anglophone du Québec, Ronald Rudin, professeur d’histoire à la retraite à l’Université Concordia, à Montréal. Auteur du livre Kouchigouguac : Removal, Resistance and Remembrance at a Canadian National Park, il s’est particulièrement intéressé à donner la parole aux autres familles délogées.

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«La population est très divisée sur Jackie. Il y avait des purs et durs qui étaient prêts à le suivre n’importe où, explique Ronald Rudin. Il y a eu une partie de la population qui a eu beaucoup de respect pour lui, mais qui n’ont pas accepté tout ce qu’il proposait.»

Selon lui, Jackie Vautour laissera une marque tangible dans la mentalité du peuple acadien. «Il faut faire la comparaison entre l’image d’Évangéline et celle de Jackie. Évangéline, la femme qui a accepté sa situation. Et là Jackie, qu’on voit parfois sur les photos avec des fusils, qui n’a jamais accepté sa situation.»

Jackie Vautour parc Kouchibouguac Acadie
Ronald Rudin, historien et professeur à la retraite de l’Université Concordia.

Fin des expropriations

L’une des plus grandes répercussions de la résistance de Jackie Vautour a été le renoncement du gouvernement fédéral, au recours à l’expropriation pour créer ou agrandir un parc. Depuis l’an 2000, cette interdiction est inscrite dans la Loi sur les parcs nationaux du Canada.

Parmi les enfants de la famille Vautour, c’est Edmond qui mènera désormais la lutte pour les terres du parc Kouchibouguac.

«Mon père n’a pas dit son dernier mot et je suis certain qu’il va nous guider», souligne-t-il. «Il nous a laissé une force, la résilience. Il nous a appris à défendre ceux qui sont plus faibles que nous. Il nous a appris à dénoncer les injustices.»

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Et la famille a bien l’intention de maintenir en place la roulotte de Jackie et Yvonne, car c’est ce qui maintient le lien tangible avec leur terre de Kouchibouguac.

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