Horreur du fromage

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Comment voulez-vous gouvernerun pays qui a 365 sortes de fromages?»– De Gaulle
J’ai horreur du fromage. Une vieille histoire freudienne d’amour avec Alphonsine, une bonne que j’adorais. Et c’était réciproque.

Elle avait vingt ans et moi deux. J’étais encore tout bébé et elle époussetait les meubles de la maison en me portant accroché à son cou. Comme elle détestait le fromage, me persuader que c’était quelque chose de dégoûtant lui fut facile.

En général, ça sent mauvais et ça dégouline affreusement. Ma mère se disait qu’Alphonsine ne resterait pas très longtemps à la maison. On me redonnerait facilement le goût du camembert et autres délices du genre, après son départ. Mais elle s’obstina à rester une vingtaine d’années.

Il était trop tard pour me faire passer cette sorte d’allergie amoureuse au fromage. Je l’ai regretté bien des fois car «Comment peut-on être Français sans cela?»

J’ai beau dire que je me rattrape sur le vin, ça ne suffit pas à m’absoudre aux yeux des gourmets. Daniel Soha prétend qu’il y a deux sortes de Français, les bons, qui aiment le fromage, et les mauvais, comme lui, qui ne l’aiment pas.

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Le problème le plus atroce est quand on est invité à dîner et que, pour vous faire plaisir, sachant votre origine française, on vous mijote tout un dîner au fromage. Daniel me disait avoir vécu la chose, jeune prof n’osant pas dire son aversion. Il avait stoïquement avalé une quiche lorraine fortement odorante en se pinçant le nez et en buvant un verre à chaque bouchée.

Avec l’âge, moi, je me suis enhardi et déclare sans honte mon allergie.

Une des plus pénibles journées de ma vie a été, à la Libération de la France, en 1944, lorsque j’ai voyagé, dix heures de suite, dans un camion de camemberts et autres délicatesses odorantes. Je devais me rendre à Paris, mais toutes les voies de communication avaient été détruites par les bombardements alliés. Or la ville voisine faisait don de ce camion de fromages à la capitale et on m’offrait le transport gratuit.

C’est comme ça qu’un petit matin de septembre, je me retrouvai sur une meule de gruyère, entre deux tas de camemberts.

On avait orné la manche de mon blouson d’un brassard FFI (Forces françaises de la Libération) et donné un vieux fusil, probablement de la guerre de 14, ce dont j’étais bien embarrassé. Je n’avais jamais tué de ma vie autre chose que des animaux comestibles, sans défense, lapins ou poulets, sur les ordres de ma mère et toujours avec réticence.

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Mais il y avait, ça et là, des poches de résistance de l’ennemi et on devait être prêts à défendre nos fromages. J’étais résolu à tirer en l’air, si j’arrivais à savoir par quel bout prendre l’arme encombrante que j’avais entre les jambes. Je me disais que si on était attaqué, je tomberais forcément sur un Allemand plus malin que moi et – ô ironie – on mettrait sur ma tombe: «Mort pour des fromages».

Notre camion consistait en une plateforme sans toit, et le vent chassait plus ou moins les odeurs de notre chargement, qu’un soleil de plomb allait aviver toute la journée. Après un départ sans problème, nous arrivons à la Loire où les Américains avaient établi un pont de bateaux.

C’était à Port-Boulet, à l’endroit actuel de la Centrale nucléaire de Chinon. Il y avait là tout un camp de G.I.s qui gardaient le passage. Notre chef montre nos papiers, avec sceaux de l’Hôtel de Ville et de la Sous-préfecture de Chinon, timbrés par les FFI. Impressionnant. Les soldats regardent tout ça avec l’air détaché et rigolard de gens qui ont d’autres chats à fouetter. Ils nous parlent tous à la fois et nous distribuent généreusement cigarettes, chocolats, chewing gums. La fête!

On n’a rien à leur offrir en échange. Que du fromage. Je suggère qu’on leur donne des camemberts, pensant égoïstement que ça ferait ça de moins à empester le camion.

De mon perchoir, j’en tends une boîte à un soldat, qui la renifle et la passe aux autres. Ils ont, tous, l’air dégoûté! Il est évident que, pour des mangeurs de cheddar aseptisé, cette rencontre fromagère est une épreuve.

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Finalement, ils appellent un copain qui parle français. Peut-être serait-il intéressé? Il vient du Vermont. Mais s’il a conservé l’accent de ses arrières-arrières grands-parents du Poitou, il a oublié l’odeur puissante du fromage fermenté! Ni lui, ni aucun des autres, n’est tenté. On se dit là-dessus des choses émouvantes et on repart avec notre cargaison, intacte, à mon grand regret.

Aujourd’hui, le fromage est à la cuisine ce que le lierre est à l’architecture. Il sert à cacher les défauts. Dans tous les pays, on en met partout et c’est contagieux. Du moindre sandwich à ce morceau de pâte desséchée et saucissonnée appelé pizza, en passant par n’importe quel plat recherché, le fromage abusivement répandu gâte tout.

Heureusement que l’Italie a de bons vins pour faire oublier son omniprésent formaggio!

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