Histoire d’un papa devenu cinéaste

Cinéfranco : entrevue avec Luc Picard

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Publié 04/04/2006 par Marta Dolecki

Un groupe d’enfants, arrêté en plein milieu du passage, s’égosille dans le corridor d’un hôtel torontois. Leur présence bruyante contraste avec le caractère formel de l’endroit, sa clientèle d’hommes d’affaires occupés à étudier leurs documents de travail dans des fauteuils moelleux. C’est dans ce cadre feutré et élégant qu’a lieu la rencontre avec l’acteur québécois Luc Picard, venu présenter à Toronto, au festival Cinéfranco, son film L’Audition, grand succès du box-office québécois.

Les cris des enfants continuent de plus belle et la publiciste se propose d’aller les calmer. «Non, non, ils ne me dérangent pas.» Luc Picard aime les enfants, ça ne fait pas de doute. Il couve le groupe d’un regard bienveillant, amusé de les voir ainsi piailler gaiement.

Quand son petit garçon Henri est venu au monde, l’acteur québécois a lui aussi ressenti intensément la joie d’être papa, un bouillonnement intérieur, «toutes ces choses-là qui arrivent en même temps», dit-il.

Ces choses comme il les nomme – déferlante d’émotions contradictoires et simultanées – Luc Picard a décidé de les capturer dans une lettre. Le but avoué de cette missive? Un testament précoce, sous forme de confidence intime, pour que son fils n’oublie pas, qu’il conserve ses yeux d’enfant, ce regard émerveillé et admiratif à chaque instant que la vie lui tend.

«Ma lettre expliquait pourquoi il était important de rester fidèle à son enfance, justifie Luc Picard. Je me suis dit, ce que j’ai ressenti à cet instant précis, je serais mieux de l’écrire, comme ça, mon fils pourra le lire plus tard, quand il sera grand et il saura exactement mes sentiments pour lui», ajoute l’acteur.

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Une lettre, point de départ de L’Audition

La démarche, très personnelle, a trouvé écho avec un scénario de film. Mais pas immédiatement. Doucement, l’histoire de L’Audition est venue à Luc Picard. Dans la lettre à son fils, l’acteur a trouvé la clef de voûte du récit. Le film a alors petit à petit grandi dans son esprit. «J’ai commencé à écrire des scènes, je n’y croyais pas vraiment, mais j’ai continué à travailler et une semaine après, mon premier scénario a vu le jour», raconte Luc Picard.

Ce qu’il savait moins, c’est que son idée serait reprise par une maison de production qui lui donnerait le feu vert et les fonds nécessaires pour le tournage.

Personnages en quête de salut

De là est né le long métrage L’Audition qui dévoile en filigrane l’histoire de Louis Tremblay, 40 ans, cogneur à gages de profession. Moyennant finances, Louis n’hésite pas à retrousser ses manches pour casser la figure des mauvais payeurs. Embauché par une agence de recouvrement, il est accompagné dans ses péripéties par son ami Marco (excellent Alexis Martin) qui le regarde faire plutôt qu’il n’agît, préférant se perdre en considérations métaphysiques sur la similitude qualitative – allez savoir – entre… une frite et une poutine.

Toutes ces fréquentations ne sont pas pour plaire à la compagne de Louis (Suzanne Clément) qui attend un enfant de lui. Refroidie par son mode de vie marginal, sa blonde hésite à lui annoncer la nouvelle. Sans rien dire à personne, Louis demande à sa cousine de l’aider à préparer une audition et le cours des choses va changer.

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Sur la route de la rédemption, le futur papa rencontre un coach (Denis Bernard). Ce dernier lui ouvrira les portes d’un autre monde, celui du jeu face à la caméra. Pour Louis, c’est un moment rare et précieux où il peut troquer coups de poing et menaces contre une sensibilité naissante d’acteur.

Réflexion sur le métier d’acteur

L’Audition propose un regard sur la paternité, doublé d’une réflexion sur le métier d’acteur. Tous les professionnels le diront: le moment le plus difficile pour un comédien, c’est celui où il se prépare à présenter une audition devant un parterre de professionnels. Il se sent alors fragilisé, mis à nu et vulnérable. Dans une scène de L’Audition, le coach de Louis lui conseille d’oublier tout ce qui lui a été enseigné auparavant pour tenter de retrouver son âme d’enfant.

Le parallèle entre l’enfant et l’acteur serait-il aussi évident? «Jouer c’est tout simple, il suffit de faire comme si rien n’était joué. Ça prend une certaine virginité. C’est ce que les enfants font naturellement. Nous on est payé pour le faire», commente Luc Picard. Pour Louis, son personnage, tout le défi consistera donc à renouer avec le petit garçon de 12 ans qui rêvait d’être acteur.

Louis, c’est moi…

Et entre Louis, l’acteur en devenir et son interprète, Luc Picard, chouchou du public québécois, une quinzaine de films à son actif, y aurait-il quelque ressemblance? «Oui, il y a certaines similitudes, effectivement, et c’est un peu gênant, admet le principal intéressé. C’est sûr que ça [le rôle de Louis] m’engage beaucoup plus que de jouer les personnages des autres. Il y a plusieurs éléments dans le film qui sont autobiographiques.»

Même rêve, même peur de ne pas y arriver: Luc Picard affirme que, comme Louis, il a caressé le désir d’être acteur vers l’âge de 10 ans. À l’instar de son personnage dans L’Audition, Luc Picard répétait des scènes du Parrain à la maison quand il était jeune.

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Et comme Louis, il avait cette même peur de ne pas y arriver. «Je venais d’un milieu ouvrier. Le monde de la culture était nouveau pour moi. Il y avait tout un contraste», justifie l’acteur.

Frères jumeaux ou miroirs inversés?

Avec L’Audition, Luc Picard signe son premier coup d’essai comme réalisateur et empreint son film d’une grande tendresse. Si le propos du long métrage – l’histoire d’une rédemption par l’art – n’est pas sans faire penser à De battre mon cœur s’est arrêté, grand vainqueur des Césars 2006, la ressemblance s’arrête là, le parcours des protagonistes étant radicalement opposé.

À partir du moment où il quitte sa casquette de collecteur de dettes, Louis Tremblay ne regarde jamais en arrière et se concentre sur sa nouvelle carrière. Tom, le personnage mis en scène dans De Battre… continuera, lui, à évoluer entre deux univers parallèles.

Ce que le réalisateur français Jacques Audiard propose sans complaisance ni faux détours – un itinéraire qui va de la violence au salut – Picard le fait au travers d’un film beaucoup plus senti qui finit par toucher le spectateur parce qu’il n’a pas cette approche clinique et formelle qui caractérise le film d’Audiard.

Même si L’Audition a ses défauts sur le plan de la narration, tout y est plus simple et part du cœur. L’histoire concoctée par Luc Picard ne s’inscrit pas dans une démarche intellectuelle agitant les ficelles psychologiques d’une trame trop compliquée comme c’est le cas dans De Battre mon cœur s’est arrêté.

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Luc Picard le dit lui-même: plutôt que de passer du temps sur des ébauches de scénario, il a laissé venir l’histoire à lui. «Cette première expérience m’a donné le goût de la réalisation, précise-t-il. Mais, comme avec L’Audition, je vais attendre qu’une autre idée se présente à moi plutôt que de courir moi-même après les histoires. Et si elle ne vient pas, alors je continuerai à jouer», conclut-il sur un ton philosophe.

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