Facétieux titrage

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Un titre, ça peut être aussi facétieux qu’un slogan publicitaire: un coup de ciseaux au bon endroit, et une expression idiomatique (mettre du cœur au ventre) prend un tout autre sens. Ou encore, un habile rapprochement de mots, et surgit alors un sens inattendu: c’est le principe même de l’usage poétique du langage, fait essentiellement de surprise sémantique.

Chez Daniel Soha, titre et sous-titre sont apprêtés de façon à produire une suggestion gustative forte – quelque chose comme un coup d’œil qu’on irait jeter dans la cuisine d’un resto grec, comme un couvercle qu’on y soulèverait. Et tout de suite ça sent bon: un capiteux fumet qui vous fait saliver d’abondance.

D’ailleurs, ça tombe bien: la nappe est mise sur la belle illustration de Jerome Couëlle, Waiting for the Host, qui orne la couverture du livre. Une nappe à petits carreaux bleus (défiant la perspective) avec un gros bouquet de fleurs des champs (excentré avec désinvolture). Et partout, dessus, dessous, de curieux petits animaux sympas comme tout.

Ouvrez le livre, vous y trouverez d’abord des affaires de cœur. Celui de Soha, à n’en pas douter, est un vrai cœur d’artichaut car notre auteur s’amourache d’une ribambelle de gens à célébrité variable.

C’est Gainsbourg, de qui il dit avoir reçu, dans les années 50, «le choc de la tristesse avec Le Poinçonneur des Lilas et avoir entendu L’Eau à la bouche en pensant au chocolat». C’est Touti. Vous ne le connaissez pas? «Touti, c’était un Espagnol… d’origine, quoi, comme beaucoup.»

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Un type qui ne parlait guère, mais qui fut l’auteur d’un exploit footballistique digne, presque, de l’homérique coup de boule de Zinedine Zidane. À côté d’eux, il y a aussi, outre Zizou en personne, Midori Nohara, cette minuscule pianiste nipponne, rencontrée dans les années 90 à Singapour, que Soha vit se mettre au piano, «drapée dans une somptueuse robe brodée de fils d’or», et «grandir à vue d’œil jusqu’à devenir immense et envahir la salle entière, puis être la seule chose qui importât au monde.»

Une Française aussi, rencontrée à Boston… qui n’était autre que Leslie Caron. Puis, Bob Dylan, Denise Bombardier, Frédéric Dard, alias San Antonio… Plus près de nous, il y a encore Jerome Couëlle, illustrateur du livre, peint par lui-même en élégant volatile et que Soha décrit «posant sur nous un regard de jeune aigle intelligent et facétieux, faisant des moulinets de sa canne dont le pommeau d’argent prolonge naturellement des serres de phénix.»

Pierre Léon, notre ami, est présent lui aussi, superbement croqué en «ado facétieux qui balance à qui mieux mieux des chapelets de boules odorantes dans la littérature.» Toute une galerie de portraits, esquissés avec maestria.

Maintenant, allez mettre le nez dans la seconde partie du livre, vous y trouverez un assortiment de menus à ouvrir l’appétit du plus atonique des anorexiques. Au choix: Poêlée de gambas aux agrumes, Rognons d’agneau en sauce, Pot-au-feu, Lapin au vin blanc et aux olives vertes. Ou encore: une appétissante Blonde avec poitrine…

De nouveau, le guet-apens du titre! «Vous aurez bien sûr tous deviné [tu parles, Daniel!] qu’il s’agit ici de la recette de la choucroute alsacienne, dont les deux ingrédients principaux sont: la bière blonde (que l’on boit) et la poitrine de porc fumée (qui aide à boire).» Sans oublier quelques grands classiques de la cuisine provençale (Soha est Aixois): Alouettes sans tête, Aïoli, Pieds et paquets, Bouillabaisse.

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Notez bien qu’il s’agit là de vraies recettes, très personnalisées – le maître portraitiste de la première partie s’est transformé ici en maître-queux. Des recettes plus ou moins faciles à exécuter mais toujours clairement expliquées, par le menu, et généreusement assaisonnées d’humour ou assorties d’observations ne manquant pas d’à propos: «La tendance moderne privilégie la texture par rapport au goût, et les goûts faibles par rapport aux goûts fort: tout doit être tendre et inoffensif, c’est-à-dire mou et fade…»

«Il faut créer dans le public des habitudes, il faut que ces habitudes soient commercialement rentables et peu importe si le prix à payer est un déclin des capacités gustatives». Car, affirme Soha, «la nourriture s’apprend, c’est une éducation. Le goût, ça se forme. La cuisine est un langage, avec son vocabulaire et sa grammaire.»

Un mot encore, en forme de triple coup de chapeau: pour redire la qualité des illustrations de Jerome Couëlle (sa farandole de petits poissons faisant cercle autour de la bouillabaisse a quelque chose de magique), pour souligner la pertinence de celles du second illustrateur, Denis Bellocq (14 dessins à l’encre de Chine), et applaudir au travail d’édition d’Alain Baudot qui, par sa mise en page, a su apprêter le texte, non pas «aux petits oignons», mais aux petits poissons. (Voir avec quelle astuce il a coupé le nez de celui qui voulait sortir de la page 61.)

Chez Daniel Soha, c’est toujours l’écriture qui emporte le morceau, la mise en mots n’est jamais autre chose qu’une puissante mise en bouche. Dans Le début de la faim, qui ouvre la seconde partie du livre, il proclame sa profession de foi: «On veut être distingués, raffinés, épicuriens, gourmets, gourmands, cultivés, jouisseurs. On veut que l’alimentation continue à être une philosophie et un art de vivre.» Pour ces paroles fortes et avisées ainsi que pour toutes les autres qui font mouche, je décerne trois grosses étoiles à notre «toqué». Il les mérite.

Daniel Soha, Du cœur au ventre. Chroniques salées et billets doux. Édition du GREF, Toronto, février 2007, 184 pages.

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