Développement local en Haïti – Enjeux et contraintes

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Publié 02/02/2010 par Jean Gardy Dumoulin

Depuis plus d’un demi-siècle la communauté internationale est présente en Haïti dans toutes les sphères de développement. Il est surprenant de constater que malgré l’injection de milliards de dollars d’aide dans l’économie haïtienne, on assiste à une dégradation accrue de la qualité de vie des Haïtiens qui rend le pays de plus en plus dépendant. Les indicateurs de développement sont tellement insignifiants que plus d’uns, politiciens, responsables gouvernementaux, experts nationaux et internationaux tentent à remettre en question, la pertinence de l’aide internationale au développement du pays.

Face à ce constat, il importe d’enquêter sur les causes de cet échec. Dans cette perspective, je me propose d’aborder les enjeux et les contraintes du développement local selon deux axes. Tout d’abord, je discuterai des préoccupations d’ordre interne qui incluent des problèmes de politique nationale, de gouvernance locale, de culture et d’environnement; ensuite, je mettrai l’accent sur les problèmes qui sont associés aux projets proprement dits et à la coordination de l’aide internationale. L’exploration objective de ces deux avenues me permettra de dégager des pistes de solutions en guise de recommandation.

Préoccupations d’ordre intern

Sur le plan de politique nationale, le concept de développement local n’est pas bien défini dans l’espace. Quelle unité administrative est-elle vraiment considérée comme locale? En Haïti, lorsqu’on parle de local, on se réfère aux habitations, quartiers, sections rurales, sections communales, communes, etc. Selon la constitution de 1987, la section communale est la plus petite entité administrative.

À ce titre, elle devrait être un reflet de politique nationale en matière de décentralisation de pouvoir et de déconcentration des services et d’équipements. Tel n’est pas le cas. Elle est souvent abandonnée au profit des villes et soufre d’un vrai problème de fiscalité.

Sur le plan de gouvernance, le pays soufre d’une carence de leadership local. Les élus ne connaissent pas bien leurs rôles et la législation n’est pas toujours éclairante à ce sujet. Ceux qui ont la volonté de développer leurs collectivités manquent de moyens et souvent de compétences. La faiblesse de l’État crée et favorise la prolifération d’intervenants de multiples provenances ayant accentué la fragmentation des activités dans la quasi-totalité des secteurs.

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De ce fait, la planification globale et exhaustive d’un programme de développement intégré local ne tient pas compte de la réalité locale. Il ne permet pas non plus de prendre en considération les composantes d’un nouveau contexte qui réclament des ajustements nécessaires à temps afin d’intégrer les projets émergents.

Sur le plan culturel, le concept de nation est absent. L’individualisme bat son plein et comme conséquence, nous observons un faible sens du bien collectif. La masse paysanne est isolée et vit en marge des institutions de l’État. Des croyances religieuses très fortes sont souvent marquées par des scènes de violence donnant lieu à la division au sein d’une même communauté.

Sur le plan environnemental, la situation est alarmante. Le mode de distribution de la population dans l’espace constitue à lui seul un problème au développement du pays. Tout effort pour contrer la problématique de gestion des bassins versants et de l’environnement en général se révèle inefficace au regard de la pression démographique.

La configuration morphologique du pays rend les tâches encore plus ardues. Les problèmes sont de diverses origines: le déboisement des forêts naturelles et la désertification du pays, l’exploitation à outrance et la pollution des eaux souterraines, la sédimentation du littoral et des plans d’eau, l’assèchement des points d’eau, la salinisation des eaux souterraines, le manque de gestion des déchets domestiques et industriels, l’érosion des basins versants et la perte de la diversité biologique, sans oublier le phénomène de bidonvilisation.

Sur cet axe dit interne, les indicateurs de développement comparatifs nous démontrent clairement que l’État d’Haïti est non fonctionnel pour favoriser le développement local. Ce constat est évident à travers la centralisation du pouvoir effectif, la concentration des équipements de développement, l’absence de politique de regroupement de la population, la mauvaise gouvernance, la corruption, l’invasion des biens publics et privés, le manque de volonté politique, le manque d’engagement, les blocages administratifs, la corruption dans l’appareil judiciaire, pour ne citer que ceux-là. De plus, L’État ne protège pas la personne, or le développement local est axé sur le développement humain.

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Problèmes associés aux projets et à la coordination de l’aide international

L’assistance internationale est disséminée à travers le pays sans aucun contrôle. Dans une même localité, plusieurs agences peuvent intervenir sur une même problématique. La nature de certains programmes influence négativement les capacités des populations locales de mettre l’effort nécessaire pour exploiter leurs ressources. Dans ce contexte, les interventions plus approfondies et plus structurantes sont difficiles à réaliser. Cette situation fait que l’appropriation des acquis par les bénéficiaires nécessite beaucoup plus de temps et est ardue à consolider.

Le comportement de certaines agences par rapport à la gestion de l’aide internationale liée à la catastrophe sismique du 12 janvier dernier crée un malaise diplomatique sans précédent. Cette situation nous montre clairement que les enjeux sont aussi politiques qu’humanitaires. La cohérence et la synergie nécessaires pour provoquer les changements utiles au développement sont inexistantes. Dans un tel contexte, les références et orientations stratégiques explicites ne peuvent pas conduire aux résultats escomptés.

De plus, la confusion au niveau des stratégies d’analyse des facteurs négatifs de l’économie haïtienne ne favorise pas le support d’une dynamique endogène de développement.

Selon Gagnon Jacques et associés (2003), les principales barrières qui entravent le développement sont liées, d’une part, aux risques « exogènes » (qui ne sont pas directement contrôlés par les agences), et d’autre part, aux risques « endogènes » (qui peuvent être contrôlés par les agences) tels que la faiblesse des compétences locales, la surestimation des résultats escomptés, l’inadéquation des calendriers d’exécution des projets, le manque de leadership local, la méconnaissance de l’environnement humain, la faible capacité d’absorption, l’absence de bases de données pour mesurer les progrès, etc.

Louise A. Dupuis (2002), à la lumière de l’analyse de différents projets, confirme que « ceux-ci n’ont pas été conçus en fonction de synergies ou de complémentarités qui auraient pu générer des effets multiplicateurs ».

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L’échec des projets est le plus souvent engendré par l’application d’une approche inadéquate, la mauvaise compréhension de la réalité haïtienne, la surestimation des objectifs à réaliser, le manque de cohérence dans le choix des paramètres déterminants de l’intervention. Le potentiel du dynamisme de l’entrepreneurship haïtien et la capacité d’investissement endogène n’ont pas été mis en valeur par les agences de développement internationales.

Recommandation

Sur le plan de politique nationale, l’État doit préconiser des stratégies gagnantes pour motiver la population à se déplacer et à se grouper vers des pôles de développement local où l’on peut fournir les services de base : eau, route, école, santé, etc. L’État doit aussi assumer ses responsabilités par le contrôle des mouvements des agences internationales. En attendant la légifération d’un cadre légal, des dispositions provisoires doivent être prises pour circonscrire les opérations des agences dans l’espace dans le cadre d’un vrai plan national de développement intégré.

Par exemple, le déploiement des forces d’intervention américaines dans le département de l’Ouest, canadiennes dans le département du Sud-est pour aider les sinistrés du désastre du 12 janvier, devrait être poursuivi et concrétisé par les autres pays amis d’Haïti dans les autres zones affectées. Le gouvernement doit démontrer son leadership en prenant des initiatives pour décourager la concentration des agences dans une seule zone.

Toute politique de développement durable doit se centrer sur l’humain en tenant compte des ressources locales disponibles. Par exemple une politique environnementale ne doit pas se faire seulement au profit de l’environnement mais essentiellement pour le développement de la population locale en tenant compte de l’existant en matière de ressources et de la vocation de la zone géographique en question.

D’autre part, le dialogue politique et la coordination des bailleurs de fonds s’avèrent indispensables comme en témoigne la conférence de Montréal du 25 janvier sur la reconstruction d’Haïti. Un tel effort de reconstruction doit être inscrit dans le cadre d’une nouvelle dynamique de coopération. Les agences doivent être sanctionnées selon leur capacité d’atteindre des résultats durables.

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Outre la coordination effective des donateurs capable de créer un climat de confiance et d’assurer la prévisibilité de l’aide, il faut préconiser la culture et la politique d’échanges d’informations périodiques sur les prises de positions respectives, le partage de rôles et de responsabilités, la création d’une banque de données, le partage de connaissances et d’expertises et la définition de propositions communes.

La Gestion Axée sur les Résultats (GAR) doit être flexible. Elle doit tenir compte des réalités sociopolitiques locales. Elle ne doit pas exclusivement tenir compte des calendriers des exigences procédurales des agences internationales. Il importe donc de changer l’approche procédurale et d’exploration de la gradation des résultats escomptés.

Il faut renforcer l’appui d’encadrement des agents de changement locaux et renforcer la capacité institutionnelle et d’absorption des partenaires locaux qui sont responsables du suivi.

Enfin, il importe que les activités habilitantes effectives soient mises en œuvre dans le cadre d’un programme de développement intégré axé sur les ressources disponibles et potentiellement développables. Celles-ci doivent mobiliser les acteurs locaux et développer leur potentiel de leadership afin d’en assurer un suivi durable en cultivant et véhiculant les vraies valeurs du développement durable à savoir : l’autonomie, la solidarité, la créativité et l’entrepreneurship.

Références
Dupuis Louise A. (2002), Évaluation du Programme Haïti,
Gagnon Jacques et associés, 2003. Valorisation des expériences de développement local en Haïti.

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Jean Gardy Dumoulin est ingénieur géologue

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