«Depuis quelques années, nous avons négligé les villes»

Entretien avec l'ancien Premier ministre français Alain Juppé, maire de Bordeaux

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Alors que les revendications du maire David Miller quant au versement d’un pourcent de la TPS peinent à aboutir – c’est un euphémisme – la Ville-Reine accueillait ce lundi la première édition du Toronto Forum for Global Cities. Une journée de réflexion basée sur les infrastructures citadines et sur leur rôle quant à l’épanouissement des grandes villes. Pendant ce temps, la passe mensuelle de la Commission des Transports de Toronto est à 109$ et Toronto se serre la ceinture. Douloureux mois de novembre…

La conférence de ce lundi a réuni un panel international de spécialistes de la question des infrastructures urbaines, mais aussi quelques orateurs de renom, notamment le maire de Toronto David Miller et son homologue turinois Sergio Chiamparino. L’ancien Premier ministre de la France Alain Juppé, aujourd’hui maire de Bordeaux, s’est également exprimé sur la question. En entrevue avec L’Express, il revient sur la nécessité pour l’économie internationale de s’appuyer sur des métropoles fortes, évolutives et ouvertes sur le monde.

L’Express: Le maire de Toronto David Miller soutient depuis plusieurs années l’importance capitale de municipalités fortes pour le développement de la province de l’Ontario dans son ensemble. Ces métropoles peuvent et doivent-elles constituer un moteur pour l’ensemble d’une région?

Alain Juppé: L’idée d’organiser ce Forum des villes est excellente. Comme plusieurs orateurs l’ont souligné en ouverture, les municipalités sont en première ligne dans tous les grands combats contemporains. C’est dans les villes que se regroupe la majorité de la population.

C’est un phénomène observable n’importe où, mais plus encore ici à Toronto et au Canada. Les villes cristallisent également les revendications de l’ensemble de la population d’un pays, qu’il s’agisse de besoins en terme de santé, de transport, de logement, d’infrastructures, d’éducation, d’intégration des minorités, etc.

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Ce qui m’a frappé ce matin (ndlr: lundi), ce sont les similitudes qui existent entre ces villes. À Turin, Toronto ou même Bordeaux, nous constatons généralement les mêmes succès, mais nous retrouvons également confrontés à des défis similaires.

Nous avons besoin d’infrastructures de transport, à la fois au coeur des villes afin d’améliorer la qualité de vie des citadins, mais également hors des villes. L’interconnexion est un plan essentiel du développement d’une métropole.

À Bordeaux, nous travaillons depuis dix ans sur des projets d’infrastructures liés au transport. Nous avons ainsi réalisé quelque 45 km de tramways, qui se rejoignent en centre-ville et qui relient le coeur de la ville à la périphérie.

C’est un gros succès, puisque nous transportons près de 150 000 passagers par jour. C’est considérable pour une agglomération de 600 000 et le quotidien des Bordelais s’en est trouvé amélioré. Ils passent moins de temps dans les embouteillages, déjà, mais la qualité de l’air au centre ville est également bien meilleure qu’auparavant, ce qui est très important.

Vous évoquiez également la rénovation de la promenade du bord de la Garonne à Bordeaux. Depuis quelques années, Toronto souhaite redynamiser sa zone portuaire, ainsi que l’ensemble du bord de lac. Ces travaux entrepris à Bordeaux ont-ils vraiment modifié le quotidien des habitants?

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Je regrette de ne pas avoir apporté de photos de notre rivage avant les travaux puis après. Il y a dix ans, les quais de Bordeaux étaient inaccessibles au public. Ils accueillaient les vestiges d’un port désaffecté, donc un décor à base de grilles métalliques rouillées. Rien de très attirant.

Nous avons révolutionné cet espace urbain, en le transformant en un lieu plein de verdure où les gens viennent profiter des beaux jours. Nous y avons également installé un gigantesque plan d’eau miroir où se reflètent quelques bâtiments historiques du XVIIIe siècle, qui est devenu par la force des choses une piscine municipale.

Les bords de la Garonne accueillent maintenant un centre sportif et un marché dominical. C’est devenu un haut lieu du tourisme qui attire une foule considérable.

Aujourd’hui, que reste-il à faire pour continuer en ce sens? Bordeaux se trouve-t-il face à une équation similaire à celle qui est posée à Toronto?

Les défis sont les mêmes à plusieurs niveaux. Sur une échelle différente en raison de l’envergure des deux villes, Toronto est en avance sur nous dans bien des domaines, mais accuse un retard dans d’autres.

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À Bordeaux, il reste beaucoup de choses à faire! Nous avons changé la ville, il nous faut maintenant en faire une métropole européenne, au même titre que Toronto est une métropole nord-américaine.

Nous devons connecter Bordeaux au reste de l’Europe et nous comptons beaucoup sur l’expansion du train à grande vitesse (TGV). D’ici quelques années, avec l’évolution du système ferroviaire, Bordeaux sera à seulement deux heures de Paris et 3h30 de Madrid.

Pour autant, il nous reste de grands chantiers à l’intérieur de la ville. Nous disposons de 300 à 400 hectares de terrain non utilisés qui pourront accueillir bientôt logements et zones d’activité. C’est là un autre défi que les grandes villes du XXIe siècle doivent relever: rapprocher le logement de l’emploi.

Il faut créer des nouveaux quartiers, des écoquartiers, qui permettront de limiter les déplacements et par extension la pollution.

Toronto est confronté à d’importants problèmes de financement et doit couper dans des services jugés essentiels. Le maire David Miller tente depuis des mois d’obtenir un financement supplémentaire auprès du gouvernement fédéral. Les cordes de la bourse sont-elles aussi rêches en France?

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C’est sensiblement la même chose. Nous sommes nous aussi souvent en lutte avec les pouvoirs centraux. Disons que le dialogue est un peu musclé.

Je pense que depuis quelques années, nous avons négligé les villes dans le grand processus de décentralisation qui s’est lancé en France.

Mais la prise de conscience est progressive. À Paris s’est tenu récemment le Grenelle de l’environnement, un grand rassemblement au cours duquel le gouvernement français a annoncé vouloir remettre de l’argent pour financer les transports collectifs urbains. C’est très important car en France comme ailleurs, les villes n’ont pour le moment pas les moyens de relever les défis auxquels elles sont confrontées.

La solution d’un partenariat entre le secteur public et les entreprises privées constituerait-t-elle une alternative plausible?

Oui. Pour le moment, les liens tissés entre le public et le privé sont insuffisants. Par exemple, le tramway de Bordeaux a été intégralement financé par les deniers publics. L’équivalent de plus d’un milliard et demi de dollars provenant de la communauté urbaine et de l’État. Par contre, la gestion de ces équipements est mise entre les mains d’une entreprise privée, spécialiste dans ce domaine.

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Vous avez vécu quelque temps à Montréal, vous connaissez globalement bien l’Amérique du Nord. Selon vous, qu’est ce que la Ville-Reine pourrait avoir à apprendre de Bordeaux?

Ce serait manquer de modestie que d’affirmer que Bordeaux pourrait être un modèle pour une ville comme Toronto. Les problèmes sont à une échelle différente.

Bordeaux représente un cinquième ou un sixième de la métropole ontarienne, il serait prétentieux de s’ériger en exemple à suivre pour l’une des plus grandes villes d’Amérique du Nord.

Je pense malgré tout que les infrastructures sont un élément déterminant, mais la cohésion sociale en est un autre. J’ai vu que le maire Miller y attachait beaucoup d’importance. Les infrastructures sociales et la politique d’intégration sont les leviers du développement économique.

On ne peut avancer sur ce terrain, créer des emplois et accueillir des entreprises s’il n’existe pas une certaine harmonie sociale au sein de la ville. Là aussi nous avons sans doute des choses à apprendre les uns des autres.

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Justement, quelles leçons pouvez-vous tirer du modèle torontois?

Avant tout, il convient de souligner le très grand dynamisme de Toronto. C’est également une ville au coeur de l’innovation. Il existe ici, comme à Montréal, une très forte volonté d’attirer les entreprises de pointe.

On essaie aussi de faire cela en France, mais c’est particulièrement spectaculaire ici. L’autre aspect impressionnant de Toronto vient de son multiculturalisme. Une grande partie de la population n’est pas née au Canada, et malgré quelques tensions et difficultés, la situation est globalement bien gérée.

C’est un exemple que nous devons suivre, puisque vous savez qu’en France, nous avons souvent des problèmes, dans nos banlieues en particulier.

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