De l’anodin

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Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de bonne littérature.
– André Gide

Pour ne point fâcher, parlez de la pluie et du beau temps.
– Mademoiselle Sylvain

Certains lecteurs de L’Express ne sont pas contents de moi, comme on a pu le constater par la lettre adressée à «l’ennemi de l’Humanité» (20 février).

La censure que je vais désormais m’imposer me rappelle le cours de protocole que devaient suivre autrefois, à la Sorbonne, les futurs profs qui se destinaient à une carrière à l’étranger.

Mademoiselle Sylvain, qui avait un âge respectable, une ombre de moustache, et venait des beaux quartier de Neuilly, nous enseignait la prudence et, sans le savoir trop, la rectitude morale. Supposant que nous serions un jour directeurs d’une Alliance française à Mar del Plata ou à Tombouctou, elle nous apprenait l’ordonnance d’un dîner mondain. Où placer à table un archevêque, un chapelain, un rabbin ou un imam, par rapport à une comtesse, un caïd, un inspecteur d’académie, un consul ou un attaché culturel, célibataires ou mariés, (la possibilité d’une maîtresse officielle n’existait pas à cette époque dans la diplomatie française). Il y avait bien d’autres cas de figure.

Mais l’essentiel portait sur le dire et le non dire. Et Mademoiselle Sylvain avait là-dessus un art consommé de distiller sa pensée, en l’accompagnant d’un délicieux zézaiement.

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L’essentiel était d’écarter absolument tout sujet portant sur la religion et la politique. Venaient ensuite d’autres sujets tabous, comme le sexe, dont elle parlait en savantes périphrases. Éviter aussi de mettre la conversation sur les cancans qui ne manqueraient sûrement pas entre universitaires.

Dans le domaine des thèmes conseillés, il y avait le temps. Il serait facile, à Tizi-Ouzou de comparer le climat saharien avec celui de Paris où l’hiver est pluvieux. Chacun pourrait aisément mettre son grain de sel dans une conversation qui roulerait là-dessus sans problèmes.

Il serait bon de consulter, avant un repas officiel, un dictionnaire de citations littéraires, qui permettrait de briller sans en avoir l’air. Ne pas amener surtout celle de Jules Renard: «Si le temps ne changeait jamais, la moitié des hommes n’aurait aucun sujet de conversation». Par contre, si l’on voulait être plaisant, on pourrait citer Daninos qui disait: «Il y a trois temps qui déplaisent souverainement aux jardiniers: le temps sec, le temps pluvieux et le temps en général».

Quant au temps qui passe, il y avait cette jolie boutade de Valéry: «Même l’avenir n’est plus ce qu’il était». Sur le futur, éviter les sujets des voyantes qui ramènent au terrain glissant de la superstition et des prophéties. Ou alors se contenter de Nostradamus. Évitez les histoires drôles. Elles sont souvent dangereuses et obligent les gens polis à rire.

À la rigueur, citez un proverbe sur le temps: «Quand le temps est pluvieux, les grenouilles se sentent plus jeunes». (Le Papillon à bicyclette, Toronto, GREF)

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