Dans l’ombre de chez nous


28 octobre 2014 à 12h10

Les rayons du soleil transpercent la fenêtre de la chambre de Naïma, qu’elle partage avec les trois fils de son oncle. Dorénavant elle vit avec lui, sa femme Amina, et leurs petits garçons. Très loin de Quetta, sa ville natale, au sud du Pakistan, proche de la frontière afghane.

Sa mère est morte sur un chemin miné. Elle ne connait pas son père. Son oncle Mushtaq l’a parrainée. Il doit faire chaud comme au pays, pense Naïma dès son réveil, en observant le paysage blanc sur fond d’un ciel azuré sans nuages. Elle est arrivée la veille à Toronto; un long périple depuis sa contrée montagneuse. On l’avait si bien emmitouflée la nuit dernière que Naïma n’avait pas eu le temps, quasiment endormie, de ressentir le froid glacial de janvier.

La famille de Mushtaq habite un appartement au sommet d’un gigantesque immeuble, à l’image d’une tour selon Naïma, encerclée d’autres tours. De nombreux Pakistanais circulent dans le quartier mais aussi des Afghans. Toutes les femmes portent le hidjab, le niqab ou le tchador. Naïma se réconforte en regardant ces femmes qui lui ressemblent.

Amina propose de l’amener au marché Iqbal Halal Foods, voisin du centre islamique Masjid Dar Us Salaam, lieux prisés par la population majoritairement musulmane vivant dans le secteur East York de Toronto. Naïma est sortie pieds nus dans ses babouches en caoutchouc – comme sa tante – avec un manteau par-dessus leurs shalwar kameez en coton brodé. Un premier contact brutal avec notre soleil d’hiver radieux; il fait moins 22 degrés Celsius.

Heureusement il y a le marché! Les étals de produits typiques du Pakistan réjouissent Naïma: kébabs, légumes, lentilles, riz, galettes de blé, chappattis, tchae, gousses de cardamome noire, graines de cumin, noix de muscade en poudre, grains de poivre noir, clous de girofle et bâtons de cannelle. Elle ferme les yeux. Les multiples arômes familiers la transportent en pensée au pays qu’elle a quitté, sa mère, ses cousines… Quelques doux souvenirs mélangés de crainte face à l’extérieur inconnu.

Puis Naïma sourit en réfléchissant au repas du soir qu’elle concoctera; un ragoût de mouton hyper assaisonné. Comme ses compatriotes, elle raffole de la viande et des épices!

Cinq ans se sont écoulés depuis l’arrivée de Naïma au Canada. Elle a maintenant 21 ans. La jeune femme travaille comme vendeuse dans une boutique de vêtements pakistanais pour dames au centre commercial East York, à deux pas de son immeuble.

Elle dialogue principalement en ourdou avec les clientes, toutes originaires du Pakistan. Sauf un jour, où une jeune Montréalaise de passage à Toronto entra dans la boutique, expliquant qu’elle recherchait un shalwar kameez parce qu’elle partait en mission à Peshawar. Ce qui a grandement intrigué Naïma.

Sinon le centre est presque exclusivement fréquenté par des gens d’Asie centrale et du Sud. La majorité des commerces sont gérés par des Asiatiques qui embauchent des femmes de la communauté au salaire minimum. Au crépuscule du soir, on aperçoit les groupes de nouvelles arrivantes voilées, faisant leurs achats chez Food Basics et Dollarama, accompagnées de leur ribambelle d’enfants.

Les nouvelles copines de Naïma, ses voisines de palier, vivent sous le toit d’un père, d’un oncle ou frère ainé. Elles se débrouillent en anglais, suffisamment pour faire les courses essentielles; leur vie sociale tourne strictement autour des activités de leur collectivité. Naïma vit au Canada, son 2e Pakistan comme elle le décrit.

Elle parle sa langue, chez son oncle comme au travail, s’habille et mange selon les coutumes pakistanaises, exécute les tâches domestiques reléguées aux femmes, entretient des relations sociales autorisées par Mushtaq, prie au quotidien et respecte les rituels du Ramadan.

Aujourd’hui citoyenne canadienne, la jeune femme poursuit son mode de vie sans lien avec les valeurs ni les gens de son nouveau pays. Bien sûr elle travaille, mais elle aurait aussi travaillé, au marché local, si elle était restée dans son pays d’origine.

Elle parle à peine l’anglais, ne connait pas le français, ne sort jamais seule si ce n’est que pour aller au centre commercial, au marché halal ou à la mosquée. Un soleil en marge de la vie d’ici éclaire le va-et-vient quotidien de Naïma et de ses nombreuses consœurs orientales qui arrivent au Canada sous les auspices d’un parrain.

Une participation citoyenne perdue au sein d’une société d’accueil indifférente. Le droit à la liberté au prix d’un désengagement politique éhonté. Naïma vit dans l’ombre de chez nous. Pourtant elle se dit heureuse et libre! Il n’y a plus d’attentats suicide, d’explosions de bombes au passage des véhicules militaires, de sentiments de deuil et de peur.

L’an prochain, Naïma retournera à Quetta pour rencontrer l’homme qu’on lui a désigné comme mari. Un veuf de 37 ans, père de deux fillettes. Après le mariage, Naïma le parrainera. Les filles suivront certainement. Le soleil brille comme au Pakistan…

* * *
Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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