Commission Charbonneau: la mafia coûte cher à la société, explique Donnie Brasco

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Publié 25/09/2012 par Lia Lévesque (La Presse Canadienne)

à 16h26 HAE, le 24 septembre 2012.

MONTRÉAL – L’ex-agent du FBI Joseph Pistone, alias Donnie Brasco, qui a infiltré la mafia new-yorkaise à la fin des années 70, assure que les citoyens paient collectivement plus cher pour tout ce qu’a touché la mafia, qu’il s’agisse de l’industrie de la construction ou d’une autre.

«Même si vous ne vous en rendez pas compte, tout produit sur lequel la mafia a mis la main, le public paie ultimement plus cher pour ce produit», a témoigné M. Pistone, lundi, devant la Commission Charbonneau.

M. Pistone, qui a infiltré la famille Bonanno pendant six ans, jusqu’en 1981, a confirmé ce que d’autres témoins experts avaient affirmé avant lui: la mafia peut être partout, partout où elle peut faire de l’argent, notamment dans l’industrie de la construction.

«Vous avez un édifice qui loue des espaces commerciaux. La personne qui loue des espaces à bureaux va devoir charger, disons 6000 $ par mois plutôt que 5000 $, parce qu’elle va ajouter 1000 $ pour récupérer ce qu’elle a dû payer à la mafia pour que cet édifice soit construit. Ultimement, le citoyen ordinaire paie pour tout, pour l’argent que la mafia extorque», a résumé l’ex-agent d’infiltration qui a témoigné toute la journée de lundi.

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Et pour être active dans l’industrie de la construction, la mafia a besoin de corrompre des fonctionnaires, des hommes politiques et des entrepreneurs, a témoigné M. Pistone.

À une certaine époque aux États-Unis, elle contrôlait des syndicats, notamment celui des Teamsters, dont les membres font du transport de marchandises. Elle a aussi infiltré des syndicats d’ouvriers de la construction, a-t-il affirmé.

Il a aussi raconté qu’à New York, il y avait «the club», soit cinq familles mafieuses qui étaient actives dans l’industrie de la construction et qui se partageaient ensuite les revenus. Elles faisaient de l’extorsion auprès d’entreprises légitimes ou les contraignaient à acheter les matériaux auprès des entreprises qu’elles contrôlaient.

Il y a eu ensuite corruption de cols blancs et de décideurs. «Ils ont besoin de corrompre des fonctionnaires, des inspecteurs de chantiers. Le crime organisé ne peut pas agir sans corrompre quelqu’un, sans corruption», a soutenu M. Pistone.

Son infiltration

Avant d’aborder la question de l’industrie de la construction, M. Pistone a raconté comment il s’y était pris pour infiltrer la mafia new-yorkaise en se faisant passer pour un voleur de diamants et de pierres précieuses. Il lui aura fallu six à sept mois seulement pour avoir un premier contact avec un barman relié au milieu.

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Il a soutenu que «personne, aucun policier n’a jamais réussi à s’approcher si près d’une famille de la mafia».

Sa mission d’infiltration a pris fin lorsqu’il a reçu le contrat d’assassiner un dénommé Bruno et qu’une guerre interne a sévi.

«Pour cette opération, en tout, j’ai eu à témoigner dans une vingtaine de procès. Le nombre total de condamnations a été de plus de 200», a-t-il témoigné.

Selon lui, des liens existaient à l’époque entre des membres de la mafia de New York et celle de Montréal. Il n’a toutefois pu donner de nom autre que celui de «Cotroni». Il s’est rappelé, également, qu’au moment de commettre un meurtre important, la famille Bonanno de New York avait fait venir un tueur de Montréal.

Il croit que des liens existent toujours aujourd’hui, puisque la mafia, selon lui, est un milieu qui ne connaît pas les frontières.

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Non-publication de photos

La commission a ordonné aux médias de ne pas filmer ni photographier M. Pistone. Les policiers étaient d’ailleurs présents en plus grand nombre qu’à l’habitude à la commission.

L’ex-agent du FBI a donc témoigné devant un paravent qui empêchait les gens présents dans la salle de le voir, même de dos. Seuls les commissaires, la greffière et la procureure qui l’interrogeait, Me Sonia Lebel, pouvaient l’apercevoir.

De plus, la caméra qui transmettait des images ne diffusait que des images de la procureure de la commission qui l’interrogeait, des commissaires ou du paravent qui cachait M. Pistone. On entendait cependant la voix de celui-ci.

«La commission, les commissaires interdisent toute publication ou diffusion sous quelque forme que ce soit, à quelque moment que ce soit, de la physionomie du témoin Joseph Pistone, sauf pour les photos et vidéos d’archives qui existent déjà et qui sont déjà accessibles au public», a déclaré la juge France Charbonneau, avant que son témoignage ne débute.

Un club surveillé par la police

Par ailleurs, mardi, un caporal de la GRC qui a travaillé à l’opération Colisée, qui a décimé le clan Rizzuto en 2006, a indiqué à la Commission Charbonneau que plusieurs entrepreneurs en construction s’étaient rendus au club social Consenza, reconnu comme le lieu de rassemblement des têtes dirigeantes de la mafia montréalaise à l’époque.

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Le caporal Vinicio Sebastiano a été mandaté pour faire de l’écoute électronique pour la vaste opération policière Colisée, qui visait à déstabiliser la mafia montréalaise, parce qu’il parlait italien. Pendant quatre ans, le «club social Consenza», situé sur la rue Jarry à Montréal, et le Bar Laennec, à Laval, ont fait l’objet de surveillance par caméra et par écoute électronique, des microphones y ayant été dissimulés.

Le club Consenza était réputé pour être le lieu de rassemblement des têtes dirigeantes de la mafia montréalaise à l’époque, notamment Nicolo Rizzuto, Paolo Renda et Francesco Arcadi.

Or, le caporal Sebastiano a cité le cas de six entrepreneurs en construction qui ont été vus à quelques reprises au même «club social» Consenza pendant la période de surveillance policière.

Par exemple, Francesco Catania, entrepreneur de CatCan, a ainsi été vu 19 fois au Consenza, a relaté le policier.

Tony Magi, entrepreneur en construction, a été vu une fois au Consenza et deux fois au Bar Laennec.

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Nicola Milioto, entrepreneur chez Nivela construction, a été vu 236 fois au Consenza.

Le policier a décrit la Consenza comme étant officiellement un café, «un endroit ouvert au public, mais le commun des mortels n’allait pas là». L’endroit, qui n’avait que trois pièces, servait de «point de chute pour l’argent» destiné aux têtes dirigeantes de la mafia, a-t-il relaté.

La surveillance policière lors de l’opération Colisée a permis d’identifier «192 fois séparées où l’argent a été amené au club social Consenza», a témoigné le caporal Sebastiano.

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D’autres reportages de la Presse Canadienne sur les audiences de la Commission Charbonneau.

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