– Comment vas-tu yau de poêle? – Et toile à matelas?

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On peut faire semblant d’être grave. On ne peut pas faire semblant d’avoir de l’esprit. – Sacha Guitry

– Comment vas-tu yau de poêle?
– Et toile à matelas?

Cette «hénaurme», et pour ne pas dire idiote plaisanterie, qui ne joue que sur les mots et fait fi du sens, nous vient de L’Almanach Vermot, publication populaire d’il y a plus d’un siècle. Elle continue à amuser les Français qui se rencontrent à la bonne franquette, entre copains. Elle fait partie du folklore de l’esprit français. J’y pensais en lisant récemment deux chroniques de Maupassant*.

Dans la première, Maupassant part en guerre contre la prétention des Français, se disant le peuple le plus spirituel de la terre. Une fois cette mise au point de modestie faite, notre chroniqueur disserte complaisamment sur cet esprit, disant d’abord qu’aucun dictionnaire n’en a donné une bonne définition.

Il rappelle une chronique de Zola qui, lui, dit: «Il [l’esprit] est à fleur de mots, il va du coq à l’âne, à l’amphigouri. Sa drôlerie ne porte que sur une poignée de Parisiens oisifs, et elle vit, au plus, l’espace d’un matin […]. Rien n’est au fond plus vide et plus sot.»

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Pour aller dans ce sens, on pourrait dire qu’il existe un type de gouaille typiquement parisienne, mais je ne crois pas qu’elle soit uniquement le fait de Parisiens désoeuvrés. Il n’est, pour s’en convaincre, que d’écouter les ouvriers discuter dans un bistrot populaire et de lire Brèves de comptoir, recueil de leur genre de conversations, où la blague est interminable.

Il en est de même dans la littérature populaire d’un Alphonse Boudard ou d’un San Antonio, par exemple.

Maupassant pense qu’il y a deux grandes catégories d’esprit: «Ce qui passe, c’est l’esprit à la mode. la saillie, le mot. […]. C’est ça qu’on pourrait appeler ‘l’esprit courant’. Ce qui demeure, c’est l’esprit dans le sens large du mot, l’esprit français, ce grand souffle ironique ou gai, répandu sur notre peuple depuis qu’il pense et qu’il peine. C’est la verve terrible de Montaigne, l’arme aigüe de Voltaire et de Beaumarchais, le fouet de Saint-Simon.»

Maupassant passe alors en revue les différentes sortes d’esprit qui, selon lui, vont de la gauloiserie «bébête», plaisanteries des Marot, Racan ou Scarron, aux épigrammes plus subtils des dix-septième ou dix-huitième siècles. On pense ainsi à celui de Voltaire:

Un jour, dans un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron,
Que pensez-vous qu’il arriva?
Ce fut le serpent qui creva

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Dans une seconde chronique, Maupassant regrette la nullité spirituelle des hommes politiques de son époque, en particulier les deux Jules, Ferry et Grévy et rappelle tous les bons mots de l’histoire de France. Il n’y en a peut-être pas trois qui soient authentiques, dit-il, mais qu’importe pourvu que ce soit de l’esprit.

En fait, il s’agit presque toujours de formulations bien faites, du type de cette injonction d’Henri IV: «Ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours sur le chemin de l’honneur et de la victoire.»

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’esprit dans ce genre de citations, dites historiques. Le mot d’esprit doit toujours surprendre et généralement faire rire ou sourire. Il relève de l’humour et pas seulement de la rhétorique.

La réplique attribuée à Marie-Antoinette aux affamés de Versailles: «S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche», est de l’humour noir, du genre de celui que cultiveront les surréalistes plus tard.

La clé de l’esprit, comme de tout humour et de toute bonne poésie, c’est la surprise. Elle peut porter sur tout un texte, comme dans l’ironie voltairienne ou gicler, en cascade comme dans le théâtre de boulevard.

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Mais ce qu’il est convenu d’appeler «mot d’esprit» est dans la concision. L’histoire drôle est plus longue, parfois trop, pour amener téléologiquement la surprise humoristique dans sa finale. Au contraire, le mot d’esprit est saillie, répartie, remarque percutante, toujours dans la brièveté.

La surprise peut résider dans la déformation des mots ou dans le jeu sur le sens.

Dans le premier cas, on retrouve le style Almanch Vermot ou souvent celui du Canard Enchaîné. De ce dernier, on relèvera, par exemple, les titres: Au Giscard de tour (calembour sur l’expression «au quart de tour»), ou encore: Kouchner du temps (jeu de mots sur «l’air du temps»).

Dans le second cas, l’esprit porte sur le sens, comme dans une des dernières manchettes du Canard Enchaîné (04/01/09): «Sarko a peut-être «la banane» mais la France est au régime» («Avoir la banane» est un néologisme de Sarkozy, fait sur «avoir la pêche», c’est-à-dire être dans une période de chance. Puis, jeu sur le double sens de régime). S’il continue, le Président va voir sa cote remonter. Il peut compter sur Le Canard pour l’aider.

* Guy de Maupassant, Chroniques, Anthologie de textes choisis et annoté par Henri Mitterand, Paris, La Pochothèque, 2008, pp.398-405 et 433-441.

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