Cognac et Claveau: souvenirs d’un faussaire

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Avec nos mobylettes toutes neuves, l’été venu, nous filons vers Pau, où on nous a offert d’enseigner dans les cours de vacances pour étrangers. Nous faisons une pause à Cognac où l’on sent déjà l’accent méridional.


On écoute sans rien dire. On prend des notes. Déjà vieille habitude. Midi. Pique-nique et café au bistrot. Les gens nous regardent bizarrement. A-t-on l’air de profs à ce point-là? De touristes du Nord? On n’a pas commandé de foie gras. Juste un sobre sandwich de pâté local. On n’a pas pris de cognac avec le café? Ou bien, est-ce parce que j’ai les cheveux un peu longs? Comme les «Zazous» qui exaspèrent ma concierge vincennoise. Monique le croit et me conseille d’aller vite me faire faire une bonne coupe. Il y a justement un «Styliste capillaire», en face. Idée funeste.


Le coiffeur m’accueille avec une amabilité excessive. Je me dis que c’est sans doute un trait de cette région hospitalière. Mais je le vois, dans le miroir, en face de moi, faire un clin d’œil à son collègue. Il me sourit sans cesse et semble nerveux. Il chantonne.


Il fait claquer ses ciseaux en l’air, après chaque mèche coupée, comme les grands artistes du cheveu. Moi je pense à Van Gogh et à son oreille. Au bout d’un moment, mon figaro se lance à me dire combien il est flatté de m’avoir comme client. Et que je vais avoir un monde fou au spectacle de ce soir tant les gens aiment mes chansons.


Je n’y comprends rien et le dis, ce qui fait bien rire tous ceux qui sont dans la boutique. Lui, avec son bel accent du midi:


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– Allons, allons, monsieur Claveau, n’essayez pas de vous cacher! Tout le monde vous a reconnu. Pensez, votre photo est sur la grande affiche que l’on voit partout en ville! Tenez, je vous offre une coupe gratuite si vous me faites une petite signature sur cette carte postale.


Il me la présente. Il en a tout un paquet, apparu soudainement. J’ai beau protester, s’il y a quelque ressemblance, elle est fortuite. Je me débats sur mon fauteuil, le poil à moitié coupé:


– Non et non, je ne suis pas André Claveau. D’ailleurs je chante faux!


Alors, c’est la rigolade générale. Personne ne me croit et pendant que je proteste, un attroupement s’est formé au seuil du salon de coiffure. Ils ont apporté des bouts de papier, des cartes, des photos, des affiches. Il va y avoir une émeute! Peuchère! Je dois signer!


Le patron a finalement pitié de moi et conjure les solliciteurs d’attendre que ma coupe soit terminée:


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– Faites la queue dehors et ne criez pas tous à la fois. Laissez-moi finir tranquillement. Après, je suis sûr que Monsieur Claveau, sera content d’autographier tout ce que vous voudrez.


J’abandonne la partie, baisse la tête, attendant le calme! Mais ils sont tous encore là. Une file pas croyable, quand l’œuvre d’art du coiffeur est terminée. Grand seigneur, il refuse d’être payé et me tend à nouveau la photo sur la carte postale qu’il m’avait montrée. Je ne m’y reconnais toujours pas. Peine perdue, je dois signer.


Dehors, la foule braille: Claveau, Claveau! Sur l’air des lampions. «Putaing! Ils vont tout casser! Signez, Monsieur Claveau! Ça vous prend une minute et ça fera des heureux!»


Le sort en est jeté, je ne serai pas lynché. Je signe. Je gribouille n’importe quoi. Et ils me remercient! Une demoiselle m’embrasse. D’autres en font autant! Le Pape n’a jamais autant été tontonné, en public. Ma parole, ils vont nous suivre jusqu’à Pau! Nous nous échappons quand même traversant Cognac, poursuivis par les affiches de mon sosie, omniprésentes.


Là s’arrête la vraie histoire de mes fausses signatures. J’aurais pourtant eu envie de vous raconter la suite rabelaisienne. Une foule en délire ne se dispersant qu’à Lourdes, qui est tout près de Pau, où les attendaient d’autres miracles! Tout le long du chemin de Cognac à Pau, ils criaient: Claveau! Claveau!


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Ameutant veaux, vaches, cochons, chiens, chats sauvages et curés frais tondus, bonnes et mauvaises sœurs, évêques et archevêques avec leur matériel à encenser même les auteures parmi les Grefs et les Récifes de la route. Et les coiffeurs, coupeurs de tous poils, galéjeurs, bien entendu.


Je pense, un demi-siècle plus tard aux pauvres Cognaçais qui ont eu des signatures d’un faux André Claveau. Mais les vraies valent-elles beaucoup mieux aujourd’hui?


Et quand je revois toutes les signatures authentiques que j’ai semées dans ma vie d’auteur, je me dis qu’elles sont sûrement à mettre dans le même panier des vanités!

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