Canada, Québec, France: trois recettes d’intégration des musulmans

Patrick Simon et Valérie Amiraux.


12 juin 2017 à 11h54

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui ont inauguré la «Guerre contre le terrorisme», la religion des immigrants musulmans ainsi que leur intégration au sein des sociétés occidentales est sujette à de nombreux débats. Cet enjeu en France et au Canada était au cœur d’une rencontre organisée par le consulat de France à la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto le 8 juin. Des chercheurs canadiens et français présentaient leurs recherches portant un intérêt particulier aux populations qui peuvent rencontrer «des obstacles dans leurs trajectoires du fait de leur origine ou de leur apparence physique.»

Marc Trouyet, consul général de France à Toronto, parle «d’avantage compétitif» au sujet de la diversité et le multiculturalisme du Canada. Une comparaison qui suggère qu’en France, l’intégration des musulmans ne séduit pas autant.

L’enquête de Patrick Simon, de l’Institut national d’études démographiques (INED), propose une reformulation des problématiques autour de la question des discriminations. Il s’intéresse au niveau de tolérance des diverses religions en France, ainsi qu’au problème que pose la visibilité de l’Islam sur la place publique et au sein des institutions.

Noms à connotation musulmane

Nous apprenons notamment que le recensement des musulmans en France est fait (par les utilisateurs des données) en fonction des noms à connotations arabes, pas à partir de questions précises sur la religion des répondants, puisque de telles questions restent taboues.  On estime ainsi que 8% de la population française est musulmane.

Dans les pays anglo-saxons, comme les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni, on enregistre très régulièrement des informations sur la race, l’origine ethnique et la religion des gens par le moyen du recensement.

M. Simon suggère également qu’il y a un taux élevé de sans-emploi chez les musulmans, et que «les immigrés d’origine subsaharienne cumulent des désavantages en matière d’horaires professionnels et de temps de transport domicile-travail.»

Jeffrey Reitz.
Jeffrey Reitz.

Des mots qui blessent

D’après Valérie Amiraux, prof au département de sociologie de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire de recherche en étude du pluralisme religieux, la manière dont on parle des musulmans nourrit l’exclusion.

«Il y a une importance des mots», dit-elle. La tuerie de janvier au Centre culturel islamique de Québec soulève la question des discriminations subies par les groupes «racisés» par les discours stigmatisants qui peuvent mener aux agressions physiques.

«En France selon Patrick Simon et, dans une moindre mesure au Québec selon Valérie Amiraux, l’islam est perçu comme «un corps étranger» à la société. «L’accès aux privilèges est fermé pour les musulmans.»

Le chercheur français pointe du doigt la question systématique «d’où venez-vous?». Cette question d’apparence inoffensive suggère qu’une personne physiquement différente ne serait pas française. Cette question, si elle revient régulièrement, «fait ressentir aux musulmans qu’ils ne sont pas français.» Les immigrants en général et les musulmans en particulier rapportent la même discrimination chez nous au Canada.

Toutefois, les différences de traitement entre locaux et immigrants résultent davantage de différences ethniques, culturelles ou raciales, plutôt que religieuses, selon Jeffrey Reitz, directeur du Harney Program in Ethnic, Immigration and Pluralism Studies, de l’école Munk. «Les politiques publiques destinées à améliorer l’intégration des minorités devraient donc s’intéresser plus aux différences ethniques, culturelles et raciales, et peut-être moins se focaliser spécifiquement sur les questions religieuses.»

Abdie Kazemipur.
Abdie Kazemipur.

Le Québec entre le Canada et la France

Ce professeur s’est intéressé à la question «l’immigration est-elle plus un problème qu’une opportunité?». D’après ses résultats, le Canada penche pour l’opportunité. «Nous sommes vraiment des gentils», a-t-il lancé. La discrimination au Canada toucherait surtout les étrangers sans expérience canadienne et/ou sans éducation canadienne: ce ne serait pas une question d’apparence.

Pour Abdie Kazemipur, professeur au département de sociologie de l’Université de Lethbridge, «il y a de sérieux problèmes dans les domaines économiques et sociaux, qui doivent être réglés pour éviter un scénario européen au Canada».

Le succès de l’intégration des minorités au Canada a fait du pays un cas d’exception, même si le Québec conserve une approche bien différente de celle des provinces anglophones et du gouvernement fédéral. Par exemple, les débats virulents sur le port du voile en France semblent avoir un écho au Québec, alors qu’on accommode le niqab jusque dans les cérémonies de citoyenneté canadienne.

«On suggère qu’au Québec, ces tendances reflètent une certaine sensibilité française face à l’immigration, influencées par un modèle politique républicain et une laïcité qui sont souvent synonymes d’exclusion ou d’assimilation du point de vue des immigrants.»

La politique d’ouverture du Canada tranchant avec celle du Québec, on se demande si le Québec ressemble plus à la France qu’au Canada.

Pour le professeur Randall Hansen, le directeur de la Munk School of Global Affairs, «c’est un problème universel et il faut une réponse internationale.»

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