Camerounais et Acadien : ça existe et ça fonctionne

Les douze travaux de Gabriel

Selfie de Gabriel et Marie José avec leurs deux filles.


27 juin 2018 à 10h00

«Je me définis comme Acadien noir de la région de Saint-Quentin-Kedgwick.» Gabriel Kuaté, Camerounais d’origine, a lancé ces paroles comme un cri du cœur dans un discours lors d’une rencontre sur l’immigration au Nouveau-Brunswick.

J’ai frappé à sa porte pour en savoir davantage sur sa vie. Sa conjointe, Marie José, Camerounaise comme lui, se sent tout aussi acadienne de cœur que son époux. Ils vivent dans leur maison à Kedgwick, dans le nord du Nouveau-Brunswick, avec leurs deux filles, Camille et Gabrielle.

«Je dis parfois à ma mère qu’il y a 2000 personnes dans ma famille», me confie Marie José, tellement elle est à l’aise dans son village adoptif.

Héritage amérindien et catholique

«Pure laine et tricotée serrée», rien ne définit mieux Kedgwick. D’abord le nom amérindien rappelle le voisinage des premiers colons français avec les Premières Nations. Ensuite la religion catholique s’y affirme, visible de partout, avec son haut clocher bien dressé vers le ciel en plein centre du village.

Les localités voisines s’appellent Saint-Jean-Baptiste à l’est et Saint-Quentin à l’ouest.

Ici, il n’y a aucun quartier ethnique. Au supermarché, on n’entend qu’un seul accent et on ne voit qu’une seule race… avec une exception, la famille de Gabriel et Marie José.

Adopté par le village

J’ai dû attendre que Gabriel en sorte, alors qu’il y faisait une petite course de quelques minutes… qui en a duré une bonne vingtaine. Il s’était attardé entre les légumes et la viande, devant l’étalage de conserves ou ailleurs, pour jaser avec quelques copains, voisins et amis.

C’est clair, les descendants des fondateurs de ce village planté au cœur des Appalaches, en plein bois, l’ont adopté.

À bas les préjugés sur le manque d’ouverture ont sont souvent accusés les communautés dites isolées ou éloignées. Les Kuaté sont à même de témoigner d’une belle et généreuse ouverture.

Immigrants de trop

Pourtant, ils en ont «arraché» comme on le dit familièrement, mais pas à Kedgwick, plutôt dans les bureaux de l’immigration.

Gabriel débarque au Canada en 2003. Il s’installe, travaille et devient autonome. Tout allait bien jusqu’au jour où un fonctionnaire des services de l’immigration lui annonce qu’il devait retourner chez lui.

Il n’avait rien fait de mal. Il avait joué de malchance. On l’avait choisi arbitrairement pour respecter les quotas d’immigrants… Une affaire de nombre à ne pas dépasser.

Invité à repartir

Tenace, il est revenu en octobre 2010 avec un permis de séjour dans l’espoir de s’établir une fois pour toutes avec sa famille. Il se remet au travail et gagne bien sa vie.

Manque de chance, on le convoque 14 mois plus tard, 10 jours avant Noël, pour «l’inviter» à retourner chez lui, toujours pour éviter le trop-plein de nouveaux arrivants. Une invitation qu’il ne pouvait bien sûr pas refuser…

Forcé à tout abandonner, il rentre chez lui retrouver les siens pour y célébrer le Nouvel An dans la tristesse.

Mais il ne lâche pas. Il revient à la charge six mois plus tard avec un permis de travail pour Marie José et un permis d’étude pour les enfants. Le 14 février 2013, la famille s’est enfin retrouvée dans sa terre d’accueil.

Mourir de soif près d’un lac

On compte beaucoup sur des gens comme Gabriel et Marie José pour sauvegarder la francophonie canadienne. Le gouvernement fédéral aide et encourage les immigrants francophones à s’établir à l’extérieur du Québec. L’intention est belle, mais elle n’enlève pas la crainte de l’expulsion que la famille Kuaté a vécue.

«Quand ça arrive», dit Gabriel, «on a l’impression de mourir de soif auprès d’un grand lac d’eau douce. On voit tout ce qu’il faut pour réaliser notre rêve, puis on se rend compte qu’on ne pourra pas le faire.» Il a réussi malgré tout, là où plusieurs auraient baissé les bras.

Un petit ménage dans les règlements de l’immigration? Ça ne ferait pas de tort. Les nouveaux arrivants que nous invitons et sur qui nous comptons se sentiraient plus en confiance.

Gabriel et Marie José avec leurs deux filles au Village historique acadien.

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