Amoureux d’aimer dans un Québec en mutation

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Le Québec des années 1960 est en pleine effervescence. C’est le début de la Révolution tranquille. «Un monde vient de s’éteindre, de quoi sera fait le suivant?» Telle est la question à laquelle l’écrivain Bruno Roy tente de répondre dans son tout dernier roman intitulé N’oublie pas l’été.

Pour partager ses réflexions, le romancier a eu l’heureuse idée de littéralement camper ses personnages dans un camp d’été dirigé par les Frères de Saint-Raphaël au milieu des années 1960. Le directeur du camp Saint-Antonin est perçu comme «un vieux meuble». Ce Frère archiviste photographie les campeurs en action avec peu de doigté; il «fige l’instant plutôt que d’exprimer le mouvement même de la vie».

La vie ne manque pourtant pas dans un camp fréquenté essentiellement par des jeunes démunis, en manque d’affection, issus de foyers brisés. Les prouesses de plein air et les défis artistiques s’entrecoupent allègrement.

Bruno Roy prend soin de noter que même si les Frères vivent tout un été avec ces jeunes démunis, dans des activités communes, ils doivent toujours éviter de devenir des pères adoptifs. L’auteur utilise une image de Jacques Ferron pour illustrer cette réalité: «Les saules d’une berge ne mêlent pas leurs branches d’une rive à l’autre, au-dessus des eaux communes.»

Le roman fait évoluer une brochette de personnages, du plus in au plus vieux jeu. Celui qui s’occupe des plus jeunes campeurs, les Oisillons, adopte les tics et les gestes de son idole, le cardinal Léger (archevêque de Montréal de 1950 à 1967).

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Quant à l’aumônier du camp, il figure parmi ceux qui digèrent mal les réformes de Vatican II. Lui et certains Frères prônent une autorité ferme et absolue, capable d’imposer les punitions correspondant à la gravité de la faute. Tout au long de son récit, Bruno Roy illustre bien à quel point «toute personne qui incarne l’autorité est un étranger».

N’oublie pas l’été peint une époque où tout est en mutation. Le hit parade en demeure un bel exemple. Dans le Québec de 1965, les disques d’Elvis Presley et de Patsy Cline ont été remplacés par ceux des Beatles, de Peter, Paul and Mary, voire par ceux de Robert Charlebois et de Jean-Pierre Ferland. L’enseignement aussi subit des changements. La mode est aux psychoéducateurs, mais certains frères déplorent que ces soi-disant pédagogues patentés ne cessent de mentir aux jeunes.

Dans un camp pour garçons seulement, sous la direction par surcroît de Frères, il ne faut pas s’étonner de voir le désir sexuel se manifester. Les corps bronzés et parfaitement sculptés de certains campeurs ne sont pas sans éveiller des sentiments troubles chez certains Frères. Ils ne tombent pas amoureux des ados mais, comme dirait saint Augustin, ils reconnaissent le fait d’être «amoureux d’aimer».

À cet égard, l’auteur prend soin de ramener la figure omniprésente de l’autorité et d’écrire que «deux réalités – l’autorité et l’affection – s’opposent. Leur juxtaposition illustre parfaitement la complexité des affections et des limites inhérentes à leur nature.»

Ancien président de l’Union des écrivaines et écrivains québécois, Bruno Roy a publié une douzaine d’essais et une demi-douzaine de recueils de poésie. Il a fréquenté assidûment les grands maîtres de la littérature, qu’il se targue de citer un peu trop allègrement à mon goût. Les citations qui émaillent ce roman vont de Baudelaire à Miron, en passant par Nietzsche, Goethe, Montherlant, Camus, Bernanos, Rostand, Mounier, Langevin, Ferron, Chamberland et Giguère.

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Cette prolifération de références littéraires, philosophiques et sociologiques agit parfois comme un frein à l’expression poignante et vibrante. Les sentiments en viennent presque à être aseptisés, la raison l’emportant souvent sur la passion. Souvent mais pas toujours, heureusement.

Bruno Roy, N’oublie pas l’été, roman, Montréal, XYZ éditeur, 2007, 276 pages, 25 $.

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