Adieu ouolof, lingala, mooré…


9 février 2006 à 11h08

Les Africains qui s’installent au Canada délaissent leur langue d’origine au profit du français ou de l’anglais, pensant ainsi favoriser l’intégration de leurs enfants. Un leurre?

Depuis que la grand-mère d’Amadou s’est installée à Montréal, l’atmosphère n’est plus la même dans la maison habitée par la famille d’origine sénégalaise. Parti très jeune du pays natal, l’adolescent est incapable de communiquer en ouolof avec la vieille dame qui, de son côté, s’exprime difficilement en français. Dès qu’il rentre de l’école, Amadou se contente donc des politesses usuelles, au grand désespoir de sa grand-mère qui ne comprend pas qu’il ne lui parle pas dans la langue de ses ancêtres.

«Cette incapacité à communiquer entre personnes de générations différentes dans une même famille n’est pas rare chez les immigrés issus des minorités linguistiques», observe Henriette Ntumba Nzuji, une intervenante sociale originaire de la République démocratique du Congo, où fleurissent quelque 250 langues ou dialectes.

Comme de nombreux immigrés, elle estime que la difficulté à concilier travail et vie familiale est à l’origine du problème: «Débordés, les parents passent des heures à travailler. Lorsqu’ils arrivent à la maison, ils disposent de très peu de temps pour enseigner la langue d’origine aux enfants.»

Communication brisée

Pourtant, la langue est le principal véhicule de transmission de la culture et des valeurs qui s’y rattachent. «Lorsque les parents parlent à leurs enfants dans leur langue d’origine, la famille reste au même diapason, explique Jenny Villa, professeur d’anglais à l’Université Concordia. Mais quand cette langue disparaît pour être remplacée par une autre, la communication peut se briser.»

Les risques de dérapage sont nombreux, surtout dans les familles où les parents sont illettrés. Ainsi, les jeunes subissent une immersion linguistique totale en français ou en anglais à l’école alors que leurs parents – surtout s’ils sont chômeurs ou travaillent pour des entreprises de leur communauté – sont finalement peu incités à apprendre l’anglais ou le français de façon aussi complète.

«Pour communiquer avec le monde extérieur, comme pour aller chez le médecin, les parents dépendent de l’aide des enfants plus âgés qui, partis du pays natal à un âge plus avancé que leurs cadets, ont pu apprendre la langue d’origine, observe l’éducatrice Susan Wastie. Dans ce type de familles, il n’est pas rare que les aînés prennent la place des parents. Ils deviennent les éducateurs des plus jeunes. Il arrive même qu’ils abusent de leur situation de pouvoir.»

Les parents issus d’un milieu socioculturel plus aisé se leurrent aussi s’ils croient aider leurs enfants à s’intégrer à leur nouvelle société en faisant table rase du passé. «Laisser tomber la langue vernaculaire peut provoquer un réel sentiment de déracinement chez les enfants», estime Chaïna Fidahoussen, une jeune Malgache détentrice d’un doctorat en sociolinguistique de l’Université de la Réunion.

«Les parents jugent qu’en parlant seulement la langue du nouveau pays à la maison, leurs enfants apprendront à mieux s’exprimer. Qu’ils auront du succès à l’école et de meilleures chances de trouver un emploi satisfaisant dans un monde où l’anglais et le français, anciennes langues des colonies, exercent encore une forte influence culturelle et économique. Ils commettent une grave erreur», estime-t-elle.

L’identité perdue

Pris en otage entre la culture du pays d’accueil et celle des origines, de nombreux jeunes immigrants ressentent tôt ou tard la nécessité de savoir d’où ils viennent, qui ils sont. Un besoin d’introspection qui leur vient aussi du monde extérieur, prompt à les interroger sur leur origine après avoir entendu leur nom de famille ou observé leurs traits physiques…

Le vide devient plus intense lorsque, partis pour visiter la famille au pays natal, ces jeunes se voient incapables de communiquer avec leurs cousins. Un fait courant chez les compatriotes de Jean-Marie Mousenga, originaire de la République démocratique du Congo (RDC) et fondateur du Récopac, un organisme qui vient en aide aux jeunes Noirs montréalais: «Depuis la guerre, de nombreux enfants ne vont plus à l’école en RDC et il leur est presque impossible d’apprendre la langue officielle, le français», se désole-t-il. «Ne pas transmettre la langue d’origine, c’est laisser tomber une partie de son identité et empêcher l’enfant de s’enrichir, d’être plus à l’aise avec lui-même», affirme Yves Alavo, originaire du Sénégal et conseiller aux Affaires interculturelles à la ville de Montréal.

Selon lui, les Africains installés au Canada devraient imiter les autres communautés ethniques «comme les Grecs ou les Portugais qui se sont organisés pour offrir à leurs enfants pendant quelques heures par semaine de cours de langue dans des écoles publiques, des organismes communautaires ou des sous-sols de paroisses». Alors, à quand des centres où les enfants liront sur le tableau «bonjour» en ouolof, lingala ou mooré?

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