Mark Carney à Davos, entre réalisme et fantasme

Mark Carney à Davos
Mark Carney à Davos.
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Publié 29/01/2026 par François Bergeron

Jamais une édition du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, n’aura suscité autant d’intérêt que celui qui vient de se dérouler du 19 au 23 janvier.

C’est que «l’économie mondiale» – certainement celles du Canada et de plusieurs pays occidentaux – est bouleversée depuis un an par les tarifs changeants, les déclarations intempestives et les coups de force du géant américain sous Donald Trump.

Au cours de la première moitié de 2025, on pouvait penser qu’une fois le choc enregistré, on retrouverait une certaine normalité. Or, les perturbations vont en empirant (parallèlement à une dégradation des facultés et des humeurs du président de bientôt 80 ans?).

Le Canada et d’autres alliés ont pris acte de cette «rupture» d’avec le passé, s’il faut se fier au discours «churchillien» de notre premier ministre Mark Carney à Davos. Il a évoqué «le début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte».

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Après avoir menacé de s’emparer du Groenland par la force – pour obtenir des avantages stratégiques que les États-Unis détiennent déjà depuis des décennies – Trump est venu à Davos annoncer qu’il n’en ferait rien.

Il a tout de même dénoncé «l’ingratitude» des Européens face au soutien et à la protection que leur accordent les États-Unis depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Cette volte-face est sans doute motivée par la réalisation qu’une mainmise américaine unilatérale sur le Groenland aurait entraîné l’éclatement de l’Alliance atlantique, la réorganisation de l’Union européenne en un bloc de défense autonome et en une puissance financière concurrente.

Il en résulterait une perte d’influence majeure pour les États-Unis. Une perte pour l’Europe aussi, à court terme, mais au moins la perspective de politiques plus franches et plus cohérentes à long terme.

Groenland
Le Groenland dans l’Arctique, entre le Canada, l’Europe et la Russie. Dans son discours à Davos, Donald Trump a fait valoir que le Groenland est situé «à un endroit stratégique entre les États-Unis, la Russie et la Chine»… Carte: Connormah, TCC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Conspiration mondialiste

Fait amusant: à l’instar de la vieille mouvance anticapitaliste européenne, la mouvance MAGA considérait le rendez-vous annuel de Davos comme une conspiration de technocrates, de banquiers et de multinationales, vouée à infiltrer les gouvernements occidentaux et à les soumettre à une gouvernance mondiale antidémocratique.

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Mark Carney, une de ces «créatures» du Forum, où il connaît tout le monde, incarne son succès, ayant réussi de la plus brillante façon à «infiltrer» le gouvernement canadien!

L’intellectuel torontois Jordan Peterson et ses amis ont créé en 2023 un «Davos conservateur», l’Alliance for Responsible Citizenship, pour rééquilibrer les débats qui, au Forum, remettaient rarement en question les idées les plus wokes et les projets les plus totalitaires sur les grands enjeux mondiaux.

Aujourd’hui, cependant, alors que l’ARC continue de faire oeuvre utile dans toute l’anglosphère, le Forum de Davos a remarquablement diversifié son offre philosophique, accueillant des représentants de tous les camps, dont Trump et ses ministres, ainsi que le président argentin libertarien Javier Milei.

L’affiche dans la vitrine

Mark Carney a été éloquent à Davos. Mais ce n’était pas aussi frontal que le fameux «nous les combattrons sur les plages» de Churchill.

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Carney affirme que «les puissances moyennes comme le Canada ne sont pas impuissantes» (face aux États-Unis et à la Chine, essentiellement, la Russie étant de plus en plus isolée et déclassée).

Il appelle à la construction d’un «nouvel ordre qui intègre nos valeurs, comme le respect des droits humains, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des états».

C’est sans doute le passage qui a irrité les Américains, accusés ici de ne plus respecter les valeurs les plus nobles… Pire, Carney compare l’hégémonie américaine héritée de la Deuxième Guerre mondiale au communisme soviétique: «l’affiche dans la vitrine» de Václav Havel.

Havel décrivait des décennies de mensonges, puisque le communisme est criminel dès le premier jour. Tout le contraire de l’hégémonie américaine, qui a apporté des «bienfaits publics» pendant des décennies, reconnaît Carney.

Ce ne serait donc que depuis Trump que les «écarts entre la rhétorique et la réalité» deviendraient indéfendables.

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L’histoire est fluide

La «rupture» provoquée par ces écarts est annoncée comme étant définitive, le Canada cherchant maintenant à créer «une troisième voie» avec les autres puissances moyennes. En réalité, tout cela est fluide.

Que deviendrait cette «troisième voie» si les Démocrates gagnaient les prochaines élections américaines? Le Canada fêterait-il alors le retour des États-Unis dans le camp du bien?

Et si des nationalistes à la Trump étaient élus en France, au Royaume-Uni, en Allemagne au cours des trois prochaines années, le Canada répudierait-il l’Europe?

Tout aussi fluide est le portrait que notre premier ministre brosse du Canada. «Nous sommes une superpuissance énergétique. Nous disposons d’importantes réserves de minéraux critiques. Nous avons la population la plus instruite au monde. Nos caisses de retraite figurent parmi les investisseurs les plus importants et les plus sophistiqués au monde. Nous disposons de capitaux, de talents et d’un gouvernement doté d’une immense capacité financière lui permettant d’agir de manière résolue.»

Ce dernier attribut aurait dû faire tiquer plus d’un participant au Forum de Davos. Notre gouvernement déficitaire dispose d’une «immense capacité financière»? Vraiment?

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Autonomie stratégique

Carney semble déplorer que de nombreux pays doivent maintenant «renforcer leur autonomie stratégique dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation, des minéraux critiques, de la finance et des chaînes d’approvisionnement».

Il semble découvrir qu’un pays «qui ne peut pas assurer son approvisionnement alimentaire, énergétique ou sa défense n’a que peu d’options». Ben oui, on aurait dû y penser avant!

Bien sûr qu’il faut nouer les accords commerciaux les plus profitables avec la Chine, l’Inde, l’Amérique du Sud… Appeler ça pompeusement des «partenariats stratégiques» me semble toutefois contre-productif dans le contexte de notre proximité géographique et économique des États-Unis.

On n’est pas «rien» sans les États-Unis, comme le dit Trump. Mais on n’a pas le choix non plus de ne pas nous entendre avec notre voisin, qui représentera toujours notre principal partenaire commercial et de défense.

NORAD et OTAN

On est obligé, par exemple, d’applaudir à son projet de «dôme doré» anti-missiles… même si ça existe déjà: c’est le NORAD, le commandement de la défense aérospatiale nord-américaine auquel le Canada est intégré, qu’on pourrait simplement améliorer.

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L’OTAN aussi, bien sûr, mérite d’être renforcée plutôt qu’humiliée par Washington. Toutefois, Trump devrait reconnaître aujourd’hui qu’il a réussi à forcer les membres de l’OTAN à y contribuer davantage. Donnez-lui un prix!

Ce succès devrait être exploité de façon à menacer la Russie d’une défaite militaire catastrophique en Ukraine, afin d’accélérer les négociations d’un cessez-le-feu et d’une paix durable.

Au final, Mark Carney a raison de considérer que «les puissances moyennes ont le plus à perdre dans un monde de forteresses, et le plus à gagner dans un monde de coopération véritable». Bienvenue dans le deuxième quart du 21e siècle!

Auteurs

  • François Bergeron

    Rédacteur en chef de l-express.ca. Plus de 40 ans d'expérience en journalisme et en édition de médias papier et numériques, en français et en anglais. Formation en sciences-politiques. Intéressé à toute l'actualité et aux grands enjeux modernes.

  • l-express.ca

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