Pour en finir avec «l’insécurité linguistique»

Promouvoir un français de «qualité» tout en valorisant les accents franco-ontariens

L'affiche du dernier congrès du RÉFO à Sudbury.

L'affiche du dernier congrès du RÉFO à Sudbury.


3 avril 2017 à 23h42

Un n’y a pas de «bons» et de «mauvais» accents en français, et le parler courant des Franco-Ontariens n’est pas truffé de «défauts» qu’il conviendrait d’«améliorer». «C’est leur langue maternelle qu’ils utilisent quotidiennement: ce que les écoles enseignent est une langue littéraire que les étudiants utiliseront dans leurs écrits formels.»

C’est ce qu’est venu dire la sociolinguiste Nahed Mourad, le mois dernier, aux membres du Rassemblement étudiant franco-ontarien (RÉFO) qui avait organisé un forum sur «l’insécurité linguistique», cette gène de parler sa langue maternelle en public parce qu’on la croit inférieure à celle des Québécois ou des Français.

Au contraire, la doctorante à l’Université d’Ottawa croit que les jeunes Franco-Ontariens doivent être fiers de leurs accents.

Nahed Mourad
Nahed Mourad

Assimilation

L’insécurité linguistique est un des facteurs de ce phénomène largement «collectif et inconscient» qu’est l’assimilation, indique Mme Nourad en entrevue à L’Express. «On ne parle jamais d’assimilation individuelle», explique-t-elle. «L’assimilation est un effet collectif, communautaire, social, qui est dû à plusieurs facteurs, dont l’un est l’insécurité envers la langue que l’on parle.»

Une communauté est certainement composée d’individus, mais c’est le sentiment collectif qui apporte cette insécurité et, par la suite, d’une génération à l’autre, une assimilation.

Alain Dupuis, le directeur général du RÉFO, rapporte cependant que «plusieurs personnes présentes à notre forum ont dit connaître des gens qui ont décroché de la langue française, car ils avaient développé une relation négative envers celle-ci, résultat de se faire reprendre ou corriger trop souvent à l’école ou dans la communauté, et de ne jamais sentir avoir atteint un niveau linguistique ‘acceptable’ en français».

Chez certains, l’insécurité serait donc bien consciente, et l’assimilation une décision personnelle.

Acceptation sociale

Au forum du RÉFO, la discussion a surtout tourné autour de l’importance d’arriver à une plus grande acceptation sociale de la diversité linguistique chez les francophones en milieu minoritaire.

«Accepter la beauté de sa langue et sa diversité», c’est aussi la prescription de Nahed Mourad. «Reconnaître que les variétés qui existent au Canada ou ailleurs sont aussi valables l’une que l’autre… Comme sociolinguiste, c’est mon but dans la vie!»

Justement, de nos jours, ça devient de plus en plus faisable, dit-elle. «On reconnaît les droits corporels, les droits psychologiques, etc. Ce n’est pas difficile de rentrer les droits linguistiques dans ce machin.»

Majorité exogame

Évidemment, qu’on soit fier de son français ou non, se retrouver dans un environnement très majoritairement anglophone comme Toronto réduit les chances de transmettre sa langue à la progéniture. La majorité des parents des jeunes inscrits dans nos écoles de langue française sont d’ailleurs des couples exogames (anglos-francos).

Les communautés les plus à risques sont bien sûr les plus isolées. «Ceci peut arriver avec n’importe quelle langue», indique la chercheuse de l’Université d’Ottawa. «Le très peu d’Arabes qui se sont installés à l’île du Prince Édouard, par exemple, n’ont plus de transmission intergénérationnelle de l’arabe.»

Il est nécessaire de côtoyer et de rester en contact avec d’autres francophones. À Toronto, heureusement, c’est possible et même facile, pour peu qu’on s’informe et qu’on participe aux activités. «Des organisations comme le RÉFO travaillent très fort à organiser des activités pour s’assurer qu’il y a non seulement du contact, mais aussi qu’on valorise la francophonie», approuve Nahed Mourad.

Gisèle Quenneville
Gisèle Quenneville

Obstacle

«Je me souviendrai toujours de cet annonceur-conseil, quand j’étais à mes débuts à Radio-Canada Windsor», témoigne Gisèle Quenneville, animatrice vedette et productrice à TFO. «Il m’a dit que si je voulais avancer dans ma carrière, qu’il faudrait que je me débarrasse de mon accent du Sud-Ouest ontarien. J’ose croire que ce ne serait pas le cas aujourd’hui!»

La directrice des communications de TFO, Carole Nkoa, fait valoir que la culture de la maison est «à la base hyper-inclusive», avec des gestionnaires et techniciens aux accents d’une quinzaine de pays allant de la France au Québec et à l’Ontario français et anglais (les francophiles), en passant par l’Europe de l’Est, l’Afrique, les Caraïbes…

«En ondes, il y a aussi une volonté de faire une place à tous les accents», assure-t-elle à L’Express, malgré des critiques à ce sujet qui reviennent périodiquement dans les médias sociaux et ailleurs. On le voit en comparant, par exemple, des entrevues haut de gamme comme dans Carte de visite (avec Gisèle Quenneville justement) et les nouveaux clips du groupe d’humoristes Improtéine à 24.7.

«Mais il y a aussi à TFO un engagement à promouvoir un français de qualité», dans sa syntaxe et dans son vocabulaire, surtout dans ses émissions éducatives (70% de la programmation), admet Carole Nkoa.

Cette distinction entre l’accent et le contenu revient dans plusieurs commentaires de responsables de médias et de conseils scolaires contactés par L’Express.

Pierre Ouellette, directeur des Services régionaux de l’Ontario; Marco Dubé, directeur des Services régionaux au pays; Michel Bissonnette, vice-président des Services français de Radio-Canada; Patricia Pleszczynska, directrice de la Radio dans le Grand Montréal; Nancy Roch, directrice de la Programmation télévisuelle.
Séance de consultation communautaire dans l’atrium de Radio-Canada en février, avec Pierre Ouellette, directeur des Services régionaux de l’Ontario; Marco Dubé, directeur des Services régionaux au pays; Michel Bissonnette, vice-président des Services français de Radio-Canada; Patricia Pleszczynska, directrice de la Radio dans le Grand Montréal; Nancy Roch, directrice de la Programmation télévisuelle.

«Excellent» français

Pierre Ouellette, l’ancien recteur de l’Université de Hearst nommé cet automne directeur des services français de Radio-Canada en Ontario, affirme lui aussi qu’il faut que les gens à Radio-Canada et ses auditeurs soient «à l’aise avec toutes sortes d’accents (…) tant que le français est excellent: c’est ce qui compte.»

Dit autrement: «Il faut parler un excellent français et faire encore plus de place aux accents en ondes.»

«Un de nos objectifs est que l’on entende plus de Franco-Ontariens et de Franco-Canadiens en ondes, avec leurs accents. Que feraient les Acadiens si on critiquait leur accent sur les ondes de Radio-Canada? Ils ne le prendraient pas! Alors pourquoi ce serait acceptable qu’on ne tolère pas les autres accents des francophones du Canada?»

M. Ouellette reconnaît qu’on entend peu de journalistes et animateurs au fort accent franco-ontarien sur les ondes de Radio-Canada. Il a même «l’impression qu’il y en a déjà eu plus qu’à l’heure actuelle» et il cherche à comprendre à quoi on doit ce creux.

Plus de modèles

Les équipes de Radio-Canada comptent cependant de nombreux Franco-Ontariens nés ou établis ici depuis très longtemps. «C’est important pour la qualité de notre travail d’avoir un ancrage dans les communautés où nous travaillons, c’est évident.»

Pour que les jeunes se reconnaissent dans les médias de l’Ontario français, ajoute-t-il, «il faut plus de modèles franco-ontariens et franco-canadiens dans nos médias. C’est important pour assurer la relève dans les médias et c’est important pour la vitalité des communautés.»

Les directeurs de l'Éducation des conseils scolaires Viamonde, Martin Bertrand, et CSDCCS, André Blais.
Les directeurs de l’Éducation des conseils scolaires Viamonde, Martin Bertrand, et CSDCCS, André Blais.

Défi constant

Sur le terrain, particulièrement en milieu scolaire, on reconnaît d’emblée, comme pour André Blais, directeur de l’Éducation du Conseil scolaire de district catholique Centre-Sud, que «l’insécurité linguistique chez les jeunes, c’est un défi constant dans tout milieu minoritaire».

Ce sentiment découle souvent de commentaires dévalorisants face à la qualité de la langue parlée ou le fait d’être constamment corrigé, dit-il, en écho aux témoignages entendus au forum du RÉFO.

«Il découle aussi du fait que les élèves ont peu d’occasions de s’exprimer en français à l’extérieur d’un contexte scolaire», pense M. Blais. Même en classe, à l’école secondaire, avance-t-il en citant une recherche sur le sujet, les élèves ne parleraient que quelques minutes par jour.

«Notre travail devient donc de fournir plus d’occasions pour l’élève de s’exprimer en français à l’école, de mieux choisir les occasions et les stratégies pour ‘corriger’ leur français, et de continuer à outiller le personnel enseignant à développer les compétences du communicateur efficace, à l’oral comme à l’écrit.»

Respect des différences

Au Conseil scolaire Viamonde, le directeur de l’Éducation Martin Bertrand et la directrice des communications Claire Francoeur disent «vivre pleinement toute la portée de la pensée» du RÉFO et de sa sociolinguiste.

«Au quotidien, notre enseignement auprès des élèves parle du respect des différences et du développement du plein potentiel de chacune et chacun. Cela inclut, bien entendu, la valorisation de tous les accents et expressions de la francophonie.»

«Oui, nous enseignons les règles de grammaire et de syntaxe propres à la langue française, comme nous le faisons pour l’enseignement des autres langues. Là s’arrête l’imposition. Nous n’enseignons pas d’accent ou n’essayons de modifier un accent. Ce qui importe c’est que le jeune soit compris et qu’il comprenne les autres.»

Alain Dupuis
Alain Dupuis

Une réflexion à poursuivre

Finalement, Alain Dupuis ne croit pas que «vouloir trouver des solutions à l’insécurité linguistique est irréconciliable avec l’apprentissage d’un français standard de haut niveau».

«En valorisant les accents et en permettant aux jeunes de développer une relation positive avec la langue française (versus une relation négative de correction et de critique), nous les encourageons à se sentir en confiance dans cette langue et à vouloir la renforcer et s’en servir au quotidien hors de l’école.»

C’est donc en développant «d’abord ce désir de parler français», dit-il, que nous allons «ensuite pouvoir amener les correctifs nécessaires et les outils pour renforcer le niveau de langue avec le temps».

Selon lui, «bâtir une relation positive avec la langue veut dire s’amuser en français, avoir des amis en français, bâtir des relations positives en français, entendre des accents variés dans l’espace public et les médias, tout en apprenant à accepter l’existence et la cohabitation de différents niveaux de langue dans divers contextes.»

Au RÉFO, «nous sommes au début de notre réflexion» sur ce sujet. «Mais une chose est certaine: si nous ne trouvons pas un moyen de vaincre l’insécurité linguistique collectivement, nous allons continuer de perdre plusieurs jeunes à l’assimilation.»

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