Si Radio-Canada n’existait pas, faudrait-il l’inventer?

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Depuis quelques mois, les appels à «sauver» Radio-Canada se multiplient. Manifestations de centaines et parfois de milliers de personnes dans plusieurs villes du pays. Chroniques et lettres dans les journaux. Commentaires et gestes de solidarité de vedettes recevant un trophée ou passant devant un micro.

Une récente décision d’éliminer le costumier de Radio-Canada (deux employés, 90 000 pièces de vêtement) a fait bondir les nostalgiques de Bobino et de La Ribouldingue. Radio-Canada a rapidement capitulé, ce qui a fait dire à plus d’un blogueur que nous sommes émotifs et superficiels.

Tous contestent le plafonnement à 1 milliard $ des crédits gouvernementaux annuels du «diffuseur public» (on ne dit plus «télévision d’État», ça fait soviétique), qui deviendraient inadéquats pour maintenir une programmation de qualité, dans toutes les régions, et la décliner sur toutes les plateformes.

C’est que les autres sources de revenus de CBC/Radio-Canada se tarissent (la publicité surtout, qui tourne autour de 500 millions $), entraînant les plus récentes coupures de 130 millions $ et les pertes de centaines d’emplois (sur 7 000) qui sont décriées.

CBC/Radio-Canada semble perpétuellement en mode «rationalisation». En préparant ma conférence de février dernier à l’Alliance française sur mes 35 ans à Toronto, j’ai remarqué des articles là-dessus dans L’Express depuis le début des années 1980.

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CBLFT, la station de télévision francophone à Toronto, a même cessé toute production locale en 1990, pour recommencer en 2010. Au printemps 2009, une ronde de coupures mineures avait coïncidé chez nous avec la fermeture de la Librairie Champlain, une institution depuis 1960. Les jérémiades syndicales n’ont pas impressionné beaucoup de Franco-Torontois cette fois-là.

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Cette nouvelle agitation survient au moment où la haute direction de Radio-Canada est en tournée de consultation de son auditoire d’un océan à l’autre.

Les «cris du coeur» d’anciens ou d’actuels Radio-Canadiens sont répercutés dans les médias sociaux. Le plus récent et l’un des plus éloquents est celui de Charles Tisseyre (allez voir ça sur YouTube), l’animateur de l’émission scientifique Découverte, lancé justement au cours d’une de ces thérapies de groupe, avec dans la salle le président Hubert Lacroix, qui n’avait pas l’air de la trouver drôle.

Ce dernier est accusé d’être à la solde d’un gouvernement conservateur qui chercherait à éliminer CBC/Radio-Canada pour des raisons idéologiques (tous les médias devraient être privés) ou politiques (journalistes et animateurs afficheraient un biais anti-conservateur, séparatiste en plus chez les Québécois). Tout Ami de Radio-Canada digne de ce A majuscule réclame sa démission.

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Car, qui croit vraiment que le diffuseur public saura se «réinventer» à l’ère numérique sans investissements majeurs? (Comme le journal La Presse, dont l’application pour tablettes est un succès.) Puisque tous les autres médias en arrachent (sauf Google et Netflix), CBC/Radio-Canada aussi ne devrait-il pas essayer de «faire plus avec moins»?

Par contre, si même les Conservateurs n’iront pas jusqu’à vendre ou privatiser la société d’État, quel autre parti osera proposer de doubler ou tripler son allocation, pour maintenir et créer des emplois dans les milieux culturels métropolitains?

Car doubler ou tripler le budget de la radio-télévision publique, donc à 2 ou 3 milliards $ par année, c’est bien ce que réclament ceux qui soulignent qu’Ottawa n’y consacre «que» 30$ par habitant, alors que c’est 60$ en France, 90$ chez les Britanniques ou 120$ chez les Allemands. (Mais seulement 3$ aux États-Unis, d’où proviennent pourtant la plupart des innovations dans le monde des arts et des médias depuis un siècle…)

C’est sûr que ça financerait davantage de reportages de Découverte et d’Enquête (et d’Infoman…), qu’on pourrait recommencer à envoyer quatre équipes techniques (radio et télé franco et anglo) couvrir tous les événements comme dans le bon vieux temps, et qu’on pourrait récupérer le hockey de la Ligue nationale, perdu cette année à Rogers.

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Il est indéniable que Radio-Canada, avec ses René Lévesque et Pierre Nadeau, René Lecavalier et Richard Garneau, Henri Bergeron et Pierre Thériault, et avec ceux et celles qui ont suivi leurs traces, a contribué puissamment à façonner la société canadienne-française, québécoise, et à faire vivre, littéralement, ses artistes, ses journalistes et ses techniciens.

Pierre Craig, Anne-Marie Dussault, Gérald Fillion, Céline Galipeau, Alain Gravel, Patrice Roy, Marie-José Turcotte et d’autres personnalités de la maison ont signé une lettre ouverte rappelant que «Radio-Canada, avec d’autres, tient à bout de bras la culture francophone en Amérique du Nord. Nous en sommes une artère vitale et lui permettons de s’épanouir dans une mer de près de 400 millions d’anglophones.» C’est vrai.

Aux nouvelles, aux sports, dans les arts et les émissions jeunesse, c’est plus souvent Radio-Canada qui élevait la barre, et le privé qui faisait du rattrapage. Je ne pense pas que CBC a eu le même impact au Canada anglais où, à cause de la proximité culturelle des États-Unis, l’offre concurrente a toujours été plus diversifiée et dynamique.

On célèbre cette année le 50e anniversaire de CJBC, la radio française de Radio-Canada à Toronto, ce qui nous rappelle l’importance du diffuseur public pour les communautés minoritaires du pays, qui intéressent peu de radios privées et aucune télé privée. (UNIS, la nouvelle chaîne pancanadienne de TV5, appartient à un consortium de télés publiques.)

Chez nous aussi donc, Radio-Canada, plus que toute autre institution, fait vivre la culture; ce qui explique évidemment le réflexe d’appui qu’est toujours assuré de susciter Radio-Canada chez les artistes.

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Peu de partisans d’un solide radio-télé-internet-diffuseur public acceptent de se prêter au jeu de la restructuration ou de la réinvention de CBC/Radio-Canada, se bornant à réclamer plus d’argent du fédéral. C’est une erreur: ce débat n’a jamais été aussi nécessaire.

«Radio-Canada devrait faire ce que le privé ne peut pas faire», a-t-on souvent lu ou entendu. En milieu minoritaire, c’est facile, il lui suffit d’exister. Mais en français à Montréal et en anglais à Toronto, où ça va se décider, ça veut dire quoi au juste?

De la radio-télé haut de gamme, pour laisser le divertissement populaire et les nouvelles locales à TVA ou CTV? C’est ça qui va rajeunir l’auditoire? CBC a essayé d’autres formules avec Ghomeshi et Stroumboulopoulos… On sait ce qui arrivé au premier; l’autre est passé au privé. En français, on mise sur les Guy A. Lepage et Véro, qui seraient pourtant aussi à l’aise à TVA aux côtés des Richard Martineau et Julie Snyder.

Et pour le haut de gamme, on repassera: le privé s’y connaît aussi en musiques classique et jazz, et même en rigueur et objectivité journalistiques, avec en prime une plus grande diversité d’opinions.

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C’est une question à la fois cruelle et absurde qui est posée en titre ici: «Si Radio-Canada n’existait pas, faudrait-il l’inventer?»

Cruelle, parce qu’on se doute bien que la réponse est non, dans notre univers à 1000 chaînes de télé et de radio, et maintenant avec tout ce qui se fait pour l’Internet.

Même en ne considérant que le français, le privé peut maintenant tout faire. Il a peut-être toujours pu tout faire: rien ne dit que les talents qui se sont développés à Radio-Canada seraient restés dans l’ombre autrement. D’ailleurs, les meilleurs émissions et séries dramatiques qui passent aujourd’hui à Radio-Canada, de Tout le monde en parle à Unité 9, en passant par Série noire et 19-2, sont des productions privées achetées par Radio-Canada.

Un ministre conservateur a déjà suggéré de vendre CBC/Radio-Canada, l’infrastructure, pour financer directement le contenu, les producteurs de films, de séries et d’autres émissions que s’arracheraient les diffuseurs privés. Ce n’est pas si fou…

Ma question est également absurde parce qu’on ne peut pas remonter le temps et voir comment aurait évolué notre culture dans une société de radios et de télés strictement privées.

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Sauf qu’on a l’exemple des journaux… Nos gouvernements n’ont jamais eu l’idée de créer un journal étatique (une Pravda pancanadienne avec une édition française et une édition anglaise). La presse écrite s’est développée correctement merci, avec des quotidiens de grande qualité chez Gesca et Québecor, sans oublier Le Devoir, les hebdos et les magazines.

Comme les Globe, Star, Sun et Post au Canada anglais, nos journaux ont connu un âge d’or, qui est révolu parce que le papier doit maintenant s’adapter au numérique.

Personne ne réclame un «journal public». Heureusement, ça n’existe pas. Pourquoi tient-on encore à un «diffuseur public»? Parce que ça existe. Ce n’est pas la meilleure raison et cela trahit un manque d’imagination, mais c’est un sentiment répandu: on ne veut pas perdre ce qu’on a sans savoir ce qui va remplacer.

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