Qui a peur du niqab? (Qui a peur du débat sur le niqab?)

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Ma femme a une merveilleuse expression (inspirée, je pense, de Ding et Dong) pour m’alerter quand mon sujet de conversation l’ennuie. Après m’avoir écouté sans interrompre (un premier indice), elle laisse tomber: «c’est presque intéressant»…

C’est certainement ce qu’elle aurait dit du débat des chefs politiques fédéraux organisé par Radio-Canada et La Presse jeudi soir dernier.

Personnellement, je n’ai rien appris de nouveau sur les prescriptions des partis pour relancer l’emploi ou diversifier l’économie, réduire ou réarranger le fardeau fiscal, protéger l’environnement et les services sociaux, accueillir des réfugiés ou combattre le djihadisme, mais ce genre de débat sert surtout à identifier les priorités de chacun.

C’est ainsi qu’on a pu confirmer l’engouement des Libéraux pour les dépenses d’infrastructures, potion magique qui stimulerait l’économie «tout de suite», même si le gouvernement conservateur a beaucoup investi là-dedans lui aussi ces six ou sept dernières années. Justin Trudeau semble également obsédé par les «millionnaires» qui seraient choyés par le gouvernement actuel.

Le NPD, lui, dénonce des coupures inhumaines partout, même là où les dépenses publiques ont en fait augmenté (santé, vétérans, autochtones). Thomas Mulcair promet d’être plus généreux en imposant davantage les profits des grandes entreprises (surtout les banques et les pétrolières qui ne peuvent pas se sauver, lui souffle Gilles Duceppe).

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Les Conservateurs continuent de promettre des réductions de taxes et d’impôts et le déficit zéro. À entendre Stephen Harper, on croirait même que ce sont aussi les taxes et les impôts qui seront éventuellement ramenés à zéro!

* * *

Les questions étaient trop longues et Radio-Canada a failli à sa mission de couvrir tout le pays en n’en posant aucune sur les enjeux des francophones hors Québec. Notre lobby politique, la FCFA, n’en revenait pas, la présidente Sylviane Lanthier encourageant les citoyens à «déposer des plaintes au CRTC par rapport au travail de Radio-Canada».

Cet oubli est d’autant plus insultant que la FCFA se porte régulièrement à la défense du diffuseur public national et avait fortement encouragé les chefs à croiser le fer en français à Radio-Canada, pas seulement à TVA, jugé trop québécois, comme il en était question au tout début de la campagne.

Si la FCFA avait pu poser une seule question aux chefs, a indiqué Mme Lanthier à L’Express, cela aurait pu être celle-ci, en lien avec le premier thème du débat: «Parlant de gouvernement au service des Canadiens, comment allez-vous vous assurer que l’appareil fédéral s’acquitte de ses obligations linguistiques, notamment en matière d’offre de services adaptés aux réalités des minorités francophones?»

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La FCFA invite les francophones à interpeller leurs candidats locaux sur l’absence presque totale de reconnaissance, par les chefs, de l’existence même de la francophonie ailleurs qu’au Québec.

* * *

En vrac:

Détournement de débat: une question sur l’aide à mourir a été rapidement évacuée par les chefs pour reparler d’économie. Tous semblaient d’accord, de toute façon, pour dire qu’on continue d’examiner cette question complexe (l’aide à mourir, pas l’économie).

Lapsus ou tartufferie? L’animatrice Anne-Marie Dussault a mentionné le sort d’éventuels (ou d’actuels?) «réfugiés climatiques». La discussion sur l’environnement et l’énergie n’a cependant produit aucun feu d’artifice. C’est pourtant le «ignis fatuus» de notre époque (merci Rex Murphy).

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Les meilleurs traits de la soirée (je paraphrase, parce que je ne revisionnerai pas le débat juste pour extraire les citations exactes):

«Ça fait 60 ans que le NPD existe, il devrait cesser de s’appeler Nouveau.» (Trudeau)

«Les Libéraux ont une longue liste de dépenses, mais pour tout le reste, il y a MasterCard.» (Mulcair)

«Est-ce que Tom parle à Thomas des fois?» (Duceppe, accusant Mulcair de dire une chose en français et son contraire en anglais)

«Quel est l’impact du niqab sur l’éco­nomie? Sur l’environnement? Sur les chômeurs?» (May)

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Selon plusieurs médias, c’est la question controversée du niqab dans les cérémonies de citoyenneté qui a «enflammé» les échanges, pour le bonheur de Stephen Harper et Gilles Duceppe, et au grand dam de Justin Trudeau, Thomas Mulcair et Elizabeth May.

Cette dernière a dénoncé ici un «faux débat» qui ne crée aucun emploi et ne protège aucun ours polaire… pour être aussitôt corrigée par le chef bloquiste, selon qui l’affaire du niqab est au contraire «très intéressante» en ce qu’elle illustre à quel point Mme May et MM. Trudeau et Mulcair sont déconnectés des valeurs de la grande majorité des citoyens.

Et selon certains sondages et témoignages anecdotiques, le NPD et le Parti libéral tolérant du niqab perdraient des plumes au Québec (et sans doute ailleurs au pays), tandis que le Parti conservateur et le Bloc québécois remonteraient lentement mais sûrement dans l’estime des électeurs, grâce à leur opposition aux (rares) accommodements déraisonnables réclamés par ces femmes voilées et leurs communautés.

D’autres facteurs, j’espère, expliquent aussi ces fluctuations d’intentions de vote. Suggérons: le flou artistique entourant le programme économique néo-démocrate; les opinions contradictoires de l’ancien et du nouveau Thomas Mulcair; l’enthousiasme libéral pour l’endettement, taillé sur mesure pour l’Ontario et les provinces maritimes; l’opposition rouge et orange à la participation canadienne à la guerre contre l’État islamique en Irak et en Syrie; la prudence bleu old stock et bleu pure laine face aux réfugiés musulmans qui frappent à nos portes…

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On a accusé Harper et Duceppe d’exploiter crassement cette affaire, qui a fait irruption dans la campagne, tout de suite après la crise des réfugiés syriens, à cause d’un jugement de la Cour fédérale contre un nouveau règlement administratif (pas une loi du Parlement) obligeant les futurs citoyens canadiens à prêter serment à visage découvert.

Mais n’est-ce pas de bonne guerre que d’exploiter les erreurs des adversaires? Car l’appui de Trudeau au niqab, fondé sur le respect d’une étrange conception des droits individuels et d’un multiculturalisme tous azimuts anachronique, comme celui de Mulcair, sans doute plus opportuniste, est bel et bien une erreur.

On a le droit, bien sûr, de ramer à contre-courant de l’opinion publique, dans l’espoir de l’influencer et d’arriver un jour à se la rallier. Dieu sait que les Conservateurs (qui ne représentent que le tiers des Canadiens, mais qui sont favorisés par le système électoral en raison de la division de l’opposition) se retrouvent plus souvent qu’à leur tour du côté minoritaire des débats. Au fil des années, ils ont toutefois réussi à déplacer le centre de l’échiquier politique vers leurs idées.

L’erreur, ici, des Libéraux et du NPD, est de ne pas avoir prévu l’irruption du niqab dans la campagne, ou de n’avoir rien prévu pour la désamorcer.

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La question est pourtant très simple à régler une fois pour toutes dans tout le Canada, comme on l’a fait au Québec, en adoptant le principe des services publics (étatiques) offerts et reçus à visage découvert. Pas de niqab musulman, pas de masque d’Halloween, pas de maquillage de cinéma, bienvenue au Canada et bonne journée madame!

J’ajouterais qu’il devrait être permis de discriminer contre le voile, comme d’imposer un code vestimentaire, dans l’emploi et le commerce sans risque de poursuites devant les tribunaux ou les commissions des droits de la personne.

Parce que c’est aux immigrants à s’adapter à leur nouveau pays, pas l’inverse.

Parce que la religion n’est pas une caractéristique innée, comme la race ou le sexe, mais bien une coutume acquise qui ne mérite ni la même protection ni le même respect, surtout dans nos régimes occidentaux de séparation de l’Église et de l’État.

Parce que le voile qui cache le visage, même le foulard qui l’enserre, est un instrument et un symbole rétrogrades d’infériorisation de la femme.

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Oui, c’est une affaire de libertés individuelles: certaines femmes choisissent de se voiler le visage pour promouvoir leur religion, leur culture et/ou leur politique. La plupart des femmes se voilent le visage sous la contrainte, mais pas toutes.

Par définition, toutes les lois, tous les règlements, tous les codes vestimentaires «briment» des libertés individuelles au nom de l’efficacité de la collectivité ou du respect de la majorité. C’est un contrat social. Ça fait partie de nos droits et devoirs dans nos sociétés démocratiques. Il est aussi indécent de se présenter à une cérémonie de citoyenneté le visage voilé que les seins nus. On ne brime pas davantage la liberté en demandant de voir le visage qu’en exigeant de couvrir la poitrine.

Vous souhaitez qu’on redébatte des «vraies affaires» plus complexes? Réglez ces irritants plus simples.

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