Pour l’amour d’un Stradivarius

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Si l’on excepte l’inépuisable chef Yannick Nézet-Séguin, aucun musicien classique québécois n’a fait autant qu’Angèle Dubeau pour rendre les grandes pages du répertoire accessibles au plus grand nombre.

Quand est venu le temps de célébrer ses trente ans de vie professionnelle, la violoniste a choisi de céder la parole à son cher (dans les deux sens du terme!) Stradivarius de 1733, par le biais d’une poignée d’œuvres qui se passent d’accompagnement. En fait, on pourrait même dire que Solo (Analekta) est un cadeau de l’artiste à son instrument, en reconnaissance de toutes ces années de bons et loyaux services.

Le ravissant Caprice de Locatelli qui ouvre l’album préfigure à certains égards ceux de Paganini, constituant donc une escale logique pour toute virtuose soucieuse de mettre en valeur les possibilités de son instrument.

Pourtant, Dubeau ne s’en tient pas au répertoire consacré, allant chercher les divers morceaux de son casse-tête violonistique chez Astor Piazzolla (dont elle reprend ici trois Tango-Études avec une remarquable tension rythmique), mais aussi le compositeur torontois Srul Irving Glick, George Enescu et même le vieux jazzman Dave Brubeck.

Mais dans ce décor pourtant varié, un élément détone: son interprétation du conte Ferdinand le Taureau sur une musique d’Alan Ridout (narré tour à tour dans les deux langues officielles), nous plonge dans un tout autre univers, et aurait sans doute été plus à sa place dans un disque consacré exclusivement au répertoire pour enfants, aux côtés de Pierre et le Loup et autre Carnaval des animaux.

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(Beau) séjour chez Bach

Si je suis devenu un inconditionnel du claveciniste Luc Beauséjour, bien que je n’éprouve pas d’affection inconditionnelle pour son instrument, c’est en grande partie grâce à ces miraculeux albums de sonates pour violon et clavecin de Bach qu’il gravait récemment en compagnie de James Ehnes chez Analekta.

Tout en restant chez Jean-Sébastien, Beauséjour s’en prend cette fois à «l’Ancien Testament» du répertoire pour clavier, c’est-à-dire Le clavier bien tempéré, du même Jean-Sébastien (dans ce cas, le Nouveau Testament serait l’ensemble des sonates pour piano de Beethoven).

Et il se retrouve chez Naxos, l’étiquette américaine qui a fait la nique aux anciennes maisons – Philips, Deutsche Grammophon et Cie – en offrant des enregistrements de qualité plus qu’honorable à 8$ (ou 16$ pour un double CD comme celui-ci), ce qui ne devrait pas nuire au profil international du claveciniste.

Quant à ces interprétations des 48 préludes et fugues du Clavier, elles atteignent l’objectif précis qu’on attend d’elles: de nous faire oublier le caractère didactique de l’œuvre, en trouvant l’équilibre entre le souci de montrer l’architecture contrapuntique et celui de laisser chanter la mélodie qui, chez Bach, semble flotter tel un spectre au-dessus de la partition, jusqu’à ce que Gounod la rende explicite, comme il l’a fait sur le Prélude en do qui inaugure le Clavier, et que l’on connaît désormais sous son incarnation d’Ave Maria.

Qu’on les écoute de façon épidermique (comme une ravissante musique d’atmosphère, donc) ou carrément de l’intérieur (en s’amusant à discerner le chevauchement des deux mains, par exemple), le Bach de Beauséjour n’est jamais moins que réjouissant.

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Requiem fraternel

«Nous voici en présence d’un compositeur fatigué, physiquement et moralement brisé et déchiré, voire démoli psychologiquement», annonce le livret du disque. Voilà qui donne envie de se plonger dans l’écoute de ce Requiem pour Fanny, non?

Et pourtant, ce n’est pas chez Schumann ou Shostakovich que le Quatuor Alcan est allé puiser la sève tragique de cet enregistrement paru sur étiquette Atma, mais bien chez Felix Mendelssohn, le prolifique, le bienheureux, celui-là chez qui l’écriture venait avec une déconcertante facilité, et dont l’élégance même est perçue avec méfiance par ceux qui se sont persuadés que ce n’est que dans la douleur que l’on accouche de chefs d’œuvre.

Mais il faut dire que les circonstances menant au Requiem pour Fanny étaient pour le moins éprouvantes, l’œuvre ayant été composée à la mémoire de la sœur du compositeur, emportée prématurément au printemps 1847 (à peine six mois plus tard, le compositeur la rejoindrait). Plutôt que d’épancher sa douleur dans une œuvre orchestrale, c’est dans la musique de chambre et plus précisément dans le quatuor à cordes (ce «concentré de musique qui est certainement le genre le plus approprié aux intimes secrets de l’âme», dixit joliment le livret du disque) que Mendelssohn trouvera le langage de sa douleur.

Mais on ne trouvera pas ici ces recours aux tempos d’une lenteur funèbre qui caractérise l’adagio du Quintette en do de Schubert ou du Quatuor opus 132 de Beethoven: chez Mendelssohn, l’écriture reste très tassée, voire nerveuse, et même son bref adagio, rendu avec juste assez de recueillement par l’excellent quatuor Alcan, n’offre qu’un répit aussi bref que relatif.

Une question me travaille, pourtant: comment se fait-il qu’une partition d’une telle charge émotionnelle demeure-t-elle relativement marginale (et rarement enregistrée), tant dans le contexte de l’œuvre de Mendelssohn que du vaste répertoire pour quatuor à cordes?

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