Parlons chanson avec… Philippe Noireault

Philippe Noireaut

Philippe Noireaut (Photo: Laurent Boutéraon)


22 mars 2018 à 12h00

Le mois dernier, Philippe Noireaut nous faisait l’honneur d’une rare visite à Toronto, dans le cadre de la série de spectacles De bouche à oreille.

Les étudiants/journalistes du cours Parlons chanson, qui avaient des questions au sujet de la chanson Entre les deux, en ont profité pour aller à la rencontre de cet auteur-compositeur montréalais dont le prochain album, Géométrie variable, paraîtra dans quelques mois, mettant fin à un hiatus discographique de plus de vingt ans!

Pourquoi avoir choisi une musique ludique pour une chanson comme Entre les deux, qui parle de choses aussi sérieuses?

La réponse est simple: je pense qu’en vieillissant, on a davantage la possibilité de prendre une certaine distance esthétique.

Lorsque j’avais 20-22 ans, si j’écrivais quelque chose d’existentialiste, j’allais évidemment faire une musique tragique, lyrique, triste, très premier degré. Je mettais toute mon énergie à essayer d’émouvoir – et de m’émouvoir moi-même.

Petit à petit, j’ai admiré chez d’autres auteurs-compositeurs cette capacité à se distancier un peu. Alain Souchon est un très bon exemple de ça, Véronique Pestel aussi. Chez moi, c’est venu plus tard.

Justement, si vous aviez écrit cette chanson à vingt ans, comment aurait-elle tourné?

Je ne crois pas que j’aurais pu l’écrire avec ce côté léger. J’ai peut-être écrit la même chanson sous une autre forme, car je crois qu’on répète toujours un peu les mêmes choses.

On a quelques obsessions: on parle de la vie, de la mort, de l’amour, du temps qui passe, de quelques angoisses qui nous sont communes, et chacun utilise son vocabulaire pour le faire. Mais il y a vingt ans, je ne pense pas que j’aurais souri autant.

Pour moi, le refrain, «Libérez-nous de ces voyous», c’est une manière de s’amuser. De qui je parle, au fond?

Voilà la réponse, peut-être: il y a vingt ans, le refrain aurait été beaucoup plus violent et précis. Aujourd’hui, Donald Trump, c’est le super voyou, mais ça peut être d’autres, peu importe. Les gens qui me semblaient alors être néfastes pour les autres humains, j’en aurais beaucoup plus parlé, mais là, ce sur quoi j’insiste, c’est le thank you.

La réponse tient en quelques mots  pour moi, il y a plus d’espoir maintenant qu’il y a vingt ans. En tout cas, c’est ce que je veux communiquer. Ça ne veut pas dire que moi, j’ai plus d’espoir. Personnellement, j’en ai plutôt moins.

C’est ce qu’on peut conclure, puisque vous comparez les humains à des saumons dans une pourvoirie. C’est une vision assez cynique de notre société. Le croyez-vous vraiment?

Pour moi, l’image du saumon, c’est lié à la publicité, à tout ce qu’on nous impose. Je trouve que si on ne fait pas attention, on peut tous devenir des saumons de pourvoirie. Dans sa façon de vivre, notre société est très standardisée, conformiste. Et il y a aussi une image de passivité.

La pourvoirie, pour moi, c’est ça: pour un petit confort, on accepte d’être dans une pourvoirie, et si quelqu’un décide de nous en enlever, on n’a pas beaucoup de recours. On a une potentialité de changer, mais mon constat de départ, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui le font!

Au fond, c’est plus aux faiblesses de notre imagination commune que cette chanson s’adresse.

Peut-être avons-nous un devoir d’essayer d’aller frayer et de retourner vers l’océan. Malheureusement, la grande majorité des gens ont la facilité de se contenter de la pourvoirie. J’ai un côté un peu fataliste, je l’admets. Mais il y a aussi de l’espoir, puisque dans le second couplet, il y a un encouragement à sauter la barrière. Les saumons, dans mon histoire, il y en a qui se sauvent, quand même!

Les spécialistes de la petite enfance disent que les enfants ont besoin de structure, mais votre chanson semble remettre en question cette idée…

Je risque d’être en difficulté sur cette question-là! Évidemment que j’aime la liberté, mais très honnêtement, je ne pense pas que cette chanson remette en cause le fait qu’un enfant ait besoin d’un cadre.

Je pense que c’est une question de se battre contre un excès de structure. Ce n’est pas parce qu’on met en place des structures qu’on ne peut pas encourager l’imagination, l’autonomie et l’initiative.

Quand j’encourage le saumon à aller à la nature pour faire l’exercice de la liberté, il est clair que je ne m’adresse pas à des enfants de trois ans.

Ça va de soi que les enfants ont besoin d’être accompagnés, mais que c’est aussi notre rôle, en tant que parents et en tant que société, de les encourager à trouver leur liberté.

Votre regard sur ces choses-là ne peut être que celui d’un Occidental, non?

Dans la chanson telle qu’on la pratique, on a l’impression d’être de grands existentialistes, mais je sais que c’est un luxe, parce que je n’ai pas faim, parce qu’il n’y a pas de bombes qui vont me tomber sur la tête.

Cela dit, il y a quand même des améliorations à apporter sur le plan du conformisme. Au fond, c’est davantage de conformisme que de pouvoir qu’il est question dans cette chanson-là. Celui de la télévision, que je ne peux plus regarder, à cause du rythme des publicités, du niveau de langage…

C’est une vitrine de cette conformité et de cet hypnotisme: j’ai toujours l’impression de voir Kaa, le serpent dans Le livre de la jungle, version Walt Disney, qui me chante «Aie confiance…»

Quand vous écrivez une chanson, quel en est l’élément déclencheur?

Je crois que je vais peut-être vous décevoir! Dans les cent et quelque chanson que j’ai écrites, il y en a peut-être dix que j’ai réellement senti le besoin d’écrire, et c’était souvent pour des raisons de douleur.

Les mots sont des amis, comme des jouets, comme un jeu de construction. On joue avec les éléments – des mots, des phrases, des images – comme un enfant joue avec ses Lego. On a peut-être une idée ou deux, et on ne sait même pas si on y a pensé ou si ça nous est venu dans un rêve.

Comme je dis dans la chanson Géométrie variable: «Est-ce ma voix qui crie? / Est-ce ma main qui écrit?» Je ne le sais pas. Le déclic est très mystérieux. Chez moi, ça vient par petits bouts, ça peut prendre des mois, voire des années.

Mais le sens est toujours relié à cette première émotion, ou cette première idée. Après, je joue avec, et là, ça devient de la cuisine, et la cuisine, c’est le fun… Au fond, tu joues à écrire une chanson, comme un enfant.


Entre les deux

On vit, on meurt, entre les deux nos corps s’agitent

On rit, on pleure, et la vérité nous évite

Comptant nos sous, nos illusions, on fait semblant

De croire un peu, croire beaucoup, passionnément

Comme des saumons de pourvoirie « prêt-à-pêcher »

Dans les eaux troubles où l’on marine, on se fait chier

Et dans l’usine qui met en boîte tant de choses

Entre confort, indifférence, rare est la pause.


Entrevue réalisée le 10 février 2018 par les étudiants du cours de français Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


À lire aussi dans L’Express: les autres articles de la série Parlons chanson avec…

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