Parlons chanson avec… Anique Granger

Anique Granger (Photo: Jen Squires)
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Au moment où le jury des prix Trille Or s’apprêtait à décerner à Anique Granger pas moins de quatre trophées (y compris celui de l’auteur-compositeur et de l’interprète féminine de l’année) lors du dernier gala célébrant la chanson francophone hors-Québec, les étudiants de Parlons chanson se penchaient sur un des titres les moins diffusés – mais les plus aboutis au niveau de l’écriture – de son plus récent album Aimer comme une émeute, en l’occurrence Main et Portage.

Anique s’est confiée à eux au sujet de cette chanson aigre-douce, que l’on reçoit comme une caresse du vent…

Main et Portage occupe un espace au carrefour de la géographie, de l’amour et de la mémoire. Le contenu semble trop personnel pour qu’il s’agisse d’un simple exercice de style. Pouvez-vous nous en expliquer la genèse?

En fait, c’était un exercice de style au départ. J’ai commencé la chanson après une visite dans le sud de la Saskatchewan, à Willow Bunch, le village d’où viennent mes parents.

Je venais de faire un concert où on a dû mettre des bas sur les micros pour ne pas entendre le vent! Des bas blancs, sport, c’est tout ce qu’on avait, ça m’avait fait rire. Je pensais à combien j’aime le vent. C’est chez moi, c’est familier.

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J’ai commencé par une recherche en essayant de trouver tous les mots possibles pour parler du vent. Brise, bourrasque, zéphyr, chinook, alizé… J’en ai trouvé presque une trentaine, je pense, même s’il en reste seulement trois ou quatre dans la chanson!

Avec un thème un peu abstrait comme celui-là, la chanson avait vraiment besoin un élément pour le rattacher à l’humain. Du moins, c’est ce que je pense. D’où vent la nécessité de ramener la notion d’un manque. Tout le monde a déjà perdu quelqu’un, d’une façon ou d’une autre.

J’aime le fait que cette pièce peut passer pour une chanson d’amour, ou non, dépendant du manque auquel on l’associe.

Justement, le « tu » de la chanson évoque à la fois le vent lui-même et ceux qui habitent dans le vent. Le vent y agit même comme un « micro à fantômes ». Qui sont vos fantômes et quelle place occupent-ils dans votre vie?

Ce même séjour venteux, à Willow Bunch, c’était le premier après le décès de ma grand-mère. Ce devait être à elle que je pensais.

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Dans cette chanson, les fantômes sont tous ceux qui nous ont quittés. Le vent me sert de rappel qu’ils existent encore, en quelque part. Je l’imagine comme leur instrument de communication, comme s’ils pouvaient nous donner un petit coup de coude et nous rappeler qu’ils nous voient.

Dans ce sens-là, je suppose que j’ai de la chance, je n’ai pas beaucoup de fantômes moi-même. Il y a les grands-parents, les grands-oncles et les grand-tantes, les choses naturelles, mais c’est surtout mes deux grand-mères, Louise et Lucina, qui occupent encore une place dans ma vie. Je pense souvent à elles qui jouaient aux cartes ensemble. Elles étaient voisines à une certaine époque.

Plus j’y pense, plus je vois combien elles m’ont appris sur la joie, la résilience et le don de soi. Ça m’arrive souvent de ressentir leur présence.

Anique Granger (Photo: Jen Squires)
Anique Granger (Photo: Jen Squires)

Dans cette chanson, vous qualifiez le vent de toutes sortes de manières très imagées. Si le vent avait un nom, ce serait quoi? Pourquoi?

C’est drôle que vous me posiez cette question! Je viens tout juste de finir la lecture d’un roman qui s’appelle The Name of The Wind. Un super bon truc de fantaisie, de sorciers. La prémisse, c’est quand on réussit à apprendre le véritable nom de quelque chose, on peut le maîtriser et le contrôler. Non seulement ça, mais c’est réussir à voir la chose, ou la vie, telle qu’elle est vraiment.

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Ça me ramène à certains principes de méditation. Tout ça pour dire que je ne connais pas du tout le nom du vent et, dans cette optique-là, je ne voudrais pas lui en donner un. Il changerait trop selon mes humeurs ou ma pensée du moment!

Dans la chanson, le vent apparaît comme une force spirituelle. En quoi cela reflète-t-il votre cosmologie personnelle?

Le vent, c’est l’invisible, dans sa forme tangible. On sent physiquement un coup de vent, on se fait toucher, bousculer, caresser par l’invisible.

C’est ce qui me rappelle aussi que l’espace entre nous est loin d’être vide. L’air a une masse, des atomes, des molécules, des poussières, de l’énergie. L’invisible contient énormément de choses… et des choses différentes pour chaque personne. C’est nos fantômes, c’est nos souvenirs, c’est nos rêves, notre potentiel, la conscience collective.

Moi, c’est ce qui me rappelle que je suis faite de la même matière, de la même énergie, de la même poussière que tout ce qui m’entoure. C’est un rappel de ma connexion à l’univers. Comme une ancre. En tout cas, y’a des moments comme ça…

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Vous avez affirmé que de vivre à Montréal depuis 17 ans n’a en rien changé votre sentiment d’appartenance envers la Saskatchewan. Êtes-vous devenue plus Fransaskoise depuis que vous avez quitté Saskatoon? Comment cette appartenance « colore votre art », comme vous l’avez déjà dit?

Je ne pense pas être devenue plus Fransaskoise depuis mon déménagement à Montréal. J’étais toujours très impliquée dans la communauté en grandissant, alors le sentiment était déjà fort. Mais à Montréal, je le vis différemment. Je suis toujours minoritaire, mais le bon mot, vous l’avez dit, c’est l’appartenance.

En Saskatchewan, je suis chez moi, même francophone, même minoritaire. À Montréal, je reste toujours un peu plus étrangère. J’ai quand même réussi à me sentir très bien chez moi au Québec au fil des ans, mais ce n’est pas le même feeling. J’ai toujours eu l’impression que la Saskatchewan colorait mon art, mais j’aurais de la difficulté à expliquer comment ou à quoi ça ressemble.

Je devine que c’est l’influence du côté anglais, un brin réservé, un sens de l’humour différent… Y’a aussi le fait d’avoir été élevé à se battre pour sa langue, ses écoles, sa culture, qui fait que j’ai peut-être développé une certaine ténacité. Enfin, y’a l’espace…

Les Fransaskois représentent 2 % de la population de la province. Comment fait-on, individuellement et collectivement, pour maintenir une présence et une identité francophone dans un milieu majoritairement anglophone?

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On s’implique. On se rassemble. Et dans mon cas, on écrit des chansons et on les chante. À 19 ans, avec le groupe Polly-Esther, je faisais danser des foules dans les bars de Saskatoon. On était présentes sur la scène locale, on prenait notre place, en français, dans le monde anglophone.

Plus que jamais, je pense que maintenir une présence passe par le partage et l’inclusion.


Main et Portage

T’es un arrache-chapeau

Un grand balayage

Une poussée dans le dos

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Une fabrique à orage

Un support à oiseau

Un accroche-nuage

T’es un sonneur de cloches

Un relève-jupon

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Un lisseur de roches

T’es caresse, l’érosion

Et quand t’essuies mes pleurs

C’est ça le son

J’entends le soupir du vent

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Tu es dans le soupir du vent…


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français langue seconde Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage sur ce cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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