«Notre arme, c’est la plume»

Entretien avec la directrice d’Amnistie internationale à Toronto

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À 76 ans passés, Yveline Baranyi est une dame énergique au franc-parler incisif et sans concession. À son âge, dit-elle, croire que l’on peut changer le monde relève de l’illusion. Aux belles paroles, la directrice du groupe francophone d’Amnistie internationale de Toronto préfère les gestes, ceux qui parlent d’eux-mêmes sans qu’on ait besoin d’en rajouter.

Améliorer le sort des opprimés, vivre dans l’idéal d’un monde parfait, toutes ces belles formules, Mme Baranyi n’y croit pas trop. À la place, elle privilégie les actions concrètes, celles qui permettent de ramener un peu de justice à l’échelle de la planète. Son arme favorite, c’est la plume. Son combat: la défense des droits humains.

«Chaque fois que nous menons des campagnes de sensibilisation, nous écrivons aux députés, aux ministres des Affaires étrangères, aux ambassadeurs. Nous les harcelons jusqu’à obtenir des résultats. À Amnistie, notre principale arme, c’est la plume, affirme-t-elle. Nous ne recevons pas toujours une réponse, mais parfois, pas de nouvelles signifie bonne nouvelle.»

Au téléphone, sa voix retentit, vigoureuse et sans faux-détours. Si les médias sous-estiment parfois la portée de certaines catastrophes humanitaires, ces dernières s’étalent de long en large sur le site Internet d’Amnistie Internationale, la section francophone de l’organi-sme dont le siège social est à Montréal. Abolition de la peine de mort, dénonciation des actes de torture, libération des prisonniers de guerre ou d’opinion sont quelques-uns des chevaux de bataille de l’organisme.

À Toronto, le groupe francophone d’Amnistie internationale compte environ 70 membres. Une vingtaine d’entre eux participent à des réunions qui ont lieu à tous les mois.

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Si, le 20 novembre dernier, le Canada a souligné la Journée nationale de l’enfance en organisant diverses activités à l’échelle du territoire, tous les pays n’ont pas, comme lui, la chance d’être signataires de La Convention relative aux droits de l’enfant.

Aujourd’hui, on compte encore dans le monde 300 000 mineurs, qui, loin d’être égaux en droits, portent sur le dos des fusils à la place de cartables. Ils se nomment les enfants-soldats, ont 13, 14 ans à peine, et sont utilisés comme armes de guerre par des fractions rebelles dans des pays tels que l’Ouganda, le Sierra Leone, encore le Mozambique.

Leur accoutrement, casquette à visière retournée, pantalon en treillis vert, lunettes de soleil vissées sur la tête, ressemble à celui de n’importe quel jeune d’ici. Cependant, leur réalité est toute autre. Dès un très jeune âge, ils sont enlevés à leur famille. À la place de jouets, on leur distribue grenades, kalachnikovs et lance-roquettes.

Sur fond de propagande et de jeux de tribalisme, on les incite à tuer. Eux sont pour ainsi dire programmés, se croient héros de guerre, mais, au final, ne sont que les victimes d’un combat qui n’est pas le leur. Privés d’enfance, on les fait boire ou se droguer afin qu’ils puissent user de leur fusil sans arrière-pensée. Ils en garderont des séquelles psychologiques toute leur vie, même une fois sortis de cet enfer.

À la fin du mois d’octobre, lors de la dernière réunion du groupe francophone d’Amnistie Internationale à l’Église Bloor United de Toronto, une cassette-vidéo a été diffusée. Elle raconte l’histoire de China, une jeune femme de 28 ans qui, à l’âge de neuf ans, a atterri dans l’Armée de résistance nationale ougandaise après avoir fui sa famille. Elles a ainsi passé plusieurs années sur les lignes de front. Aujourd’hui, elle vit au Danemark et met son expérience au service de la collectivité en se faisant la porte-parole des enfants-soldats.

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Son cas est peut-être plus prégnant parce que China n’est pas un homme programmé pour se battre, mais bien une femme. Au sein de l’armée, ces dernières sont souvent violées par leurs supérieurs. Pour elles, il n’existe pas ou très peu de programmes de démobilisation et de réinsertion. China est au cœur de la campagne Filles soldats, filles soldées lancée par Amnistie Internationale.

«On enlève les enfants qui vivent dans la pauvreté. Une fois qu’ils sont soldats, ils sont victimes de viols de la part des commandants. Il y a des filles qui meurent pendant leur grossesse, témoigne Yveline Baranyi à ce propos. Le plus tragique, c’est qu’il y a une compétition entre filles pour savoir qui va obtenir les faveurs du commandant», s’exclame-t-elle.

Parfois, les bonnes nouvelles viennent faire oublier les mauvaises et encouragent dans leur démarche les membres d’Amnistie. Présentement, le groupe soupire et se réjouit. Au mois de février dernier, il a réussi à obtenir la libération du père Thadeus Nguyen Van Ly, un prisonnier de conscience qui, depuis 2001, était incarcéré au Vietnam pour avoir milité en faveur de la liberté de religion.

Mais tous n’ont pas, comme le père Van Ly, la chance d’être relâchés. Lundi dernier, à la veille des Fêtes de Noël, les membres du groupe francophone se sont réunis de nouveau pour envoyer des cartes de vœux aux prisonniers d’opinion encore détenus par des régimes autoritaires un peu partout dans le monde.

Quand, il y a de cela 15 ans, une des ses amies lui a proposé de reprendre les reines du groupe francophone d’Amnistie à Toronto, Yveline Baranyi a dit oui, un peu par hasard. «C’est à peine si je connaissais l’existence d’Amnistie Internationale comme bien des gens qui sont occupés à travailler», dit-elle.

Depuis, Mme Baranyi n’a jamais regretté sa décision, même si son poste demande beaucoup de responsabilités. «Je suis à la retraite alors ça m’occupe, dit-elle modestement. Nous estimons que nos démarches donnent des résultats. Parfois, nous recevons des bonnes nouvelles du bureau de Montréal, on nous fait savoir que quelqu’un a été libéré. C’est sûr que ça nous encourage à continuer.»

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