Les Ontariens méritent un nouveau gouvernement le 2 octobre


16 septembre 2003 à 0h00

Depuis la deuxième moitié du 20e siècle, les Conservateurs ont gouverné l’Ontario presque sans interruption. De Leslie Frost (1949) à Ernie Eves (2002), la province a connu six premiers ministres conservateurs contre un libéral (David Peterson en 1985) et un néo-démocrate (Bob Rae en 1990). On dit que les Ontariens se sont habitués à considérer les Conservateurs comme les dirigeants naturels de la province et à ne rompre avec cette tradition qu’en cas d’extrême nécessité.

En réalité, l’économie et la population changent maintenant trop rapidement pour que de telles certitudes tiennent encore la route. D’ailleurs, sur la scène fédérale, les Libéraux ont dominé l’Ontario plus souvent qu’à leur tour ces dernières décennies. Certains observateurs y décèlent une volonté des électeurs de ne pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier, voire de favoriser l’équilibre politique entre les deux niveaux de gouvernement.

Le même phénomène est observable au Québec, où on a souvent voté bleu au provincial et rouge au fédéral. La France s’est inquiétée de la «cohabitation» entre un président de gauche et un parlement de droite, puis vice-versa, avant d’y voir une certaine sophistication de l’électorat. Pourtant, aux États-Unis, c’est la norme depuis toujours: Républicains et Démocrates contrôlent rarement à la fois la présidence et les deux chambres du Congrès.

Incidemment, Paul Martin n’aura pas la partie aussi facile qu’on le croit: la trahison des Libéraux de Jean Chrétien sur le mariage homosexuel va grandement aider l’Alliance canadienne, dont le chef Stephen Harper est plus intelligent que Stockwell Day avant lui et plus crédible que le jeune Peter MacKay chez les Conservateurs. Du côté du NPD fédéral, Jack Layton devrait lui aussi faire mieux que sa prédécesseure Alexa McDonough. Au Québec, la défaite du PQ pourrait en inciter plusieurs à voter pour le Bloc à Ottawa pour rétablir l’équilibre. Les jeux ne se font donc pas si longtemps d’avance.

Aujourd’hui, Dalton McGuinty doit convaincre les Ontariens qu’après les récentes crises de l’eau, du SRAS, de l’électricité, de la viande, des écoles, des hôpitaux, des villes, de l’aide sociale et des finances publiques – auxquelles il faut peut-être ajouter les défaites des Maple Leafs et le nouveau logo des Blue Jays – c’est le moment où jamais de changer de régime.

De son côté, le chef du NPD, Howard Hampton, s’est découvert des talents pour le spectacle, rebaptisant
la tournée du premier ministre «Eves of Destruction», posant devant des courses de chevaux pour dénoncer les «paris» dangereux des Conservateurs, achetant des billets d’avion à ses adversaires pour qu’ils se rendent étudier le système d’assurance-auto de la Colombie-Britannique, exhibant un Gruyère pour rappeler leurs «trous de mémoire»… On sourit et on se dit qu’en effet ça fera du bien de changer de gouvernement… en votant libéral.

Car si Mike Harris avait dû se monter drastique pour ramener le déficit à zéro, c’est parce qu’avant lui
Bob Rae en avait perdu le contrôle. On n’est pas prêt de répéter cette expérience néo-démocrate – qui n’avait d’ailleurs rien donné aux francophones, malgré les belles promesses. Ce sont les Libéraux qui ont adopté la Loi sur les services en français, mais pour obtenir nos conseils scolaires il a fallu attendre les réformes des Conservateurs. La «Révolution du bon sens» de Mike Harris était nécessaire et a été salutaire: fusions municipales et restructuration des conseils scolaires, rapatriement des taxes foncières aux villes et financement provincial direct de l’éducation, adoption d’un curriculum, élimination du tribunal de l’équité d’emploi, réduction des taxes et des impôts, réintégration des assistés sociaux dans le monde du travail…

Les Libéraux ont compris qu’il ne faut pas revenir là-dessus, ni sur le déficit zéro. Au contraire, ils pourront s’appuyer sur la bonne performance économique de la province pour améliorer les services de santé, réinvestir dans l’éducation et aider les villes à traverser cette période de transition avec succès.

Ce retour du balancier est attendu et nécessaire lui aussi. Mais les Conservateurs ne l’ont pas compris et ont opté pour la fuite en avant, promettant de nouvelles réductions de taxes et d’impôts, de nouvelles coupures «dans le gras», ainsi que des faveurs aux écoles privées et aux propriétaires. Ils ont aussi des idées saugrenues sur le contrôle de l’immigration. Ils dérapent dans la démagogie en proposant l’abolition du droit de grève des enseignants. (Ils se tirent dans le pied parce qu’une grève dans les services essentiels a toujours comme conséquence une hausse de la popularité du parti qui y résiste.)

Surtout, ils tentent de détourner l’attention des vrais problèmes du gouvernement provincial par leurs élucubrations inutiles sur les réticences canadiennes face aux guerres de George W. Bush, sur le retour de la peine de mort, sur le mariage homosexuel et sur l’éducation anglicane d’Ernie Eves. D’un volte-face à l’autre, on ne sait plus ce que les Conservateurs défendent en environnement suite à la tragédie de Walkerton. Ils ne semblent pas avoir tiré de leçons de l’épidémie du SRAS pour le système de santé. Ils n’offrent aucune explication sur l’avenir de l’électricité. Pas de plans pour les écoles et les villes. Pas grand chose non plus pour les francophones – certainement pas de promotion du bilinguisme officiel au niveau municipal, ni auprès des organismes subventionnés par l’État, ni auprès des immigrants…

Les Libéraux de Dalton McGuinty ne sont pas parfaits. À ma connaissance, ils n’offrent rien d’autres aux francophones qu’une bienveillante tolérance. Mais leur campagne est moins improvisée et plus sérieuse que celle des Conservateurs. Seulement que pour cela, les Libéraux méritent déjà un mandat de gouvernement en Ontario le 2 octobre. Les Ontariens, surtout, méritent de s’offrir une nouvelle équipe dirigeante.

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