Les Français à la découverte des auteurs canadiens

De l’indifférence à une reconnaissance fragile


28 février 2006 à 13h17

À Toronto, la scène pourrait sembler familière, voire même d’une affligeante banalité. Un mercure qui, défiant toute logique, frise les dessous de zéro, des flocons qui recouvrent les édifices publics d’une fine pellicule de neige, un froid humide qui s’engouffre sous les vêtements et glace les os. En somme, rien de très nouveau sous la silhouette de la tour CN.

Seulement, lorsque le même scénario se reproduit à Paris, en plein mois de décembre, quelques centimètres de poudre blanche suffisent à transformer la Ville Lumière en une ville fantôme. Les pas des rares badauds décidés à braver ces températures frileuses résonnent dans les ruelles pavées du Quartier latin.

«Quelques traces de neige et voilà, les Français ne veulent plus sortir de chez eux», maugrée, mi-sérieux, mi-blagueur, le Torontois Brian Spence, propriétaire d’Abbey Bookshop, une petite librairie canadienne de quelque 50 m2 nichée entre deux portes, dans un ancien immeuble, rue de la Parcheminerie, derrière l’église Saint-Séverin.

Installé depuis 1989 dans le Quartier latin, Brian Spence connaît bien la clientèle qui fréquente sa librairie. Un pied à Toronto où il revient deux fois par an et l’autre à Paris où il vit présentement, ce Canadien anglais amoureux de la France et du Moyen-Âge a un jour décidé de concrétiser son rêve. Il est venu vivre de l’autre coté de l’Atlantique pour y poursuivre une thèse sur la littérature médiévale. En même temps, il a ouvert une librairie. C’était il y a de 16 ans. Depuis, Brian Spence n’a toujours pas achevé sa thèse, mais a réussi, bon an mal an, à maintenir en vie sa petite librairie, un exploit dont il n’est pas peu fier.

Mais, au fait, les Français s’intéressent-ils vraiment à la littérature canadienne? «Vous ne commencez pas par les questions les plus faciles», rétorque-t-il, tout de go, prenant soin de faire une pause, avant de se lancer… Et il est vrai que la question, simple en apparence, porte à réflexion en soulevant de multiples enjeux. D’abord parce qu’on parle distinctement de littérature canadienne anglophone, ce qu’on appelle ici la «Can Lit», et de littérature canadienne d’expression française, terme bien large qui englobe les œuvres des auteurs québécois, acadiens, et éventuellement, franco-ontariens. Les deux ont leurs propres thèmes, aspects et langages qui s’excluent mutuellement.

«Chaque jour, je dois faire des cours d’initiation sur la littérature canadienne», admet Brian Spence à ce sujet. «Tous les Français connaissent Félix Leclerc, Robert Charlebois ou encore Linda Lemay. En revanche, vous leur demandez de nommer un auteur canadien, là, ils ont du mal.»

Même son de cloche chez son confrère bouquiniste, qui, lui aussi, a pignon sur le Quartier latin, rue Gay-Lussac, à deux pas de la Sorbonne et du Jardin du Luxembourg. «Les Français ne connaissent pas grand-chose de la littérature québécoise, affirme Sylvain Neault, directeur de la Librairie du Québec à Paris. On le voit bien ici à la Librairie: ça fait 10 ans qu’on existe et il y a une réelle curiosité pour le Québec, mais je dirais que ça concerne seulement une minorité de Français.»

La raison essentielle de ce manque d’intérêt: les auteurs que les jeunes Français étudient en vue du baccalauréat se nomment Corneille, Racine ou encore les nombreux Balzac, Zola, Marguerite Duras. Le Canada, en raison de sa francophonie, gagnerait à être reconnu par la France. «Mais, la littérature canadienne n’a jamais été endossée par l’État français. À ma connaissance il y a eu jamais eu d’auteurs québécois choisis pour figurer à un examen quelconque», justifie le libraire Brian Spence.

Les relations entre la France et le cousin d’Amérique ont souvent été tendues. Snobisme des Français pour une littérature francophone hors de France, condescendance aussi de la part de la population pour le fameux parler québécois, accompagné des «oui mais, ils ont quand même un drôle d’accent», n’ont pas vraiment facilité les choses.

Bref, dans les années 1980, en France, on admettait volontiers ne rien connaître de la littérature en provenance du Canada. À l’époque, un magazine français en profitait même pour illustrer son dossier «Vive le Québec libre» par une feuille d’érable – n’en déplaise aux nationalistes!

C’est sans compter différents événements littéraires qui ont contribué à donner au Canada une vitrine culturelle en France. Le Temps des livres, le Printemps du Québec, le Salon du livre, avec, en 1999, le Québec comme invité d’honneur, sont passés par là, coïncidant avec la reconnaissance d’une littérature autrefois méconnue, tant chez les grands médias français que chez le public en général.

Même si les stéréotypes qui associent la littérature canadienne à des histoires de loups, d’Indiens et de caribous ont encore la vie dure, l’intelligentsia française, mais aussi une petite tranche de la population, connaissent maintenant les Neil Bissoondath, Gaétan Soucy, Marie-Claire Blais, Yves Beauchemin – autant d’auteurs peuplant les plaines de l’imaginaire canadien et québécois. «Certains Français s’intéressent à nos auteurs, pas forcément en raison de leur nationalité, mais parce que ce sont de bons auteurs, qu’ils ont un style, quelque chose à dire», commente, enthousiaste, le directeur de la Librairie du Québec à Paris.

Dans les années 1990, il était tout simplement impossible de commander un livre québécois dans une librairie française. Aujourd’hui, les Michel Tremblay, Antonine Maillet, Alain Gagnon sont publiés chez Acte Sud ainsi que par d’autres maisons d’édition françaises, même s’ils atterrissent encore parfois au rayon littérature française ou étrangère.

Cependant, si le Canada et, en particulier, le Québec, sont «in» pour tout ce qui a trait à l’immigration, le tourisme, l’histoire, la partie est loin d’être gagnée pour une littérature en quête de lettres de noblesse chez le cousin français.

«Je crois qu’il y a encore beaucoup de chemin avant que la littérature canadienne soit reconnue, admet Brian Spence. Souvent, l’éditeur ne se rend pas compte de la spécificité canadienne et va indiquer sur la page d’index ‘‘traduit de l’américain’’ et non pas du ‘‘canadien-anglais’’. Dans un certain sens, même si on prend une écrivaine comme Margaret Atwood pour une Américaine, au moins, on la lit», conclut, dans un clin d’œil, le propriétaire d’Abbey Bookshop.

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