Les désignations militaires «royales» sèment la consternation

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Publié 23/08/2011 par François Bergeron

«Passéiste», «rétrograde», «colonisé», «inutile»… Ces épithètes parsemaient les commentaires qui ont accueilli, dans les médias francophones, le rétablissement des anciennes désignations «royales» de la Marine, de l’Aviation et de l’Armée canadiennes, annoncé le 16 août par le ministre de la Défense, Peter MacKay.

Les réactions sont plus positives dans la plupart des grands médias canadiens-anglais, avec tout de même quelques notes discordantes comme celle de Bob Hepburn dans le Toronto Star, qui se dit «attristé» de cette décision «régressive» et «scandaleuse».

L’historien Jack Granatstein, auteur de Who Killed the Canadian Military?, a parlé de «colonialisme abject».

Patricia Varga, la présidente de la Légion royale canadienne, principale association d’anciens combattants, est «ravie» de cette restauration de nos «traditions» militaires et «nos liens constants avec la Couronne royale».

Le ministre des Anciens combattants, Steven Blaney, qui est député de Lévis-Bellechasse, a poussé l’aplaventrisme à déclarer à un journal de Québec: «nous sommes une monarchie constitutionnelle depuis près de 150 ans, donc il est temps qu’on s’assume»…

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Même si le nouveau symbolisme ne change rien à leur intégration décidée en 1968, ni à leur fonctionnement actuel, les trois anciens services des Forces armées – le Commandement maritime, le Commandement de la Force terrestre, et le Commandement aérien – retrouvent leurs noms de Marine royale canadienne (MRC), Armée canadienne (AC) et Corps d’aviation royal canadien (CARC).

«Le rétablissement de ces désignations traditionnelles permet aux hommes et aux femmes en uniforme d’aujourd’hui de renouer avec la glorieuse histoire et les fières traditions dont ils sont les héritiers (…) tout en conservant les avantages organisationnels de l’unification», a affirmé le ministre MacKay.

Pas de vote des députés?

Selon le gouvernement, il s’agit d’une décision qui ne nécessite aucun vote au Parlement, ce que conteste le critique néo-démocrate de la Défense, Jack Harris. «Les noms des divers services sont inscrits dans la Loi sur la Défense, qui devra probablement être modifiée par le Parlement», dit-il.

Cette nouvelle manifestation de la ferveur monarchiste du premier ministre Stephen Harper, annoncée il est vrai au beau milieu des vacances d’été (une tactique «typique» des Conservateurs, accuse M. Harris), a suscité jusqu’à maintenant peu de réactions sur la scène politique.

Seul le Bloc québécois a affiché sur son site Internet un communiqué officiel, les autres partis laissant divers porte-parole répondre aux journalistes. «En terme de priorités parlementaires, le gouvernement conservateur peut difficilement faire pire», a estimé le chef provisoire du Bloc, Luc Plamondon.

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La chef intérimaire du NPD, Nycole Turmel, a fait savoir elle aussi qu’«à ce moment-ci, un changement de nom ne devrait pas être la priorité du gouvernement», faisant valoir que nos militaires méritent plutôt d’être mieux équipés et les anciens combattants mieux soignés.

Dans un courriel à L’Express, le bureau de Mme Turmel estime tout de même que «ramener l’appellation ‘‘royale’’ ne reflète pas les traditions modernes de nos forces armées. Nous n’utilisons plus le terme ‘‘royal’’ depuis plus de 40 ans. Cela fomente la division parmi les Canadiens, et c’est regrettable.»

Rejoint au téléphone, M. Harris, lui, dit douter qu’un tel changement était réclamé par un nombre important de Canadiens: «une poignée de monarchistes et quelques vétérans de guerre».

Il ajoute que de plus en plus de commentaires lus et entendus dans les médias montrent qu’un grand nombre de militaires actuels et de vétérans ne sont pas heureux de cette régression «totalement inutile» et inappropriée pour une «nation moderne du 21e siècle».

L’héritage libéral bafoué

Le critique libéral pour la Défense, John McKay, abonde dans le même sens, tout en soupçonnant que son parti est peut-être divisé sur cette question.

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Dans une entrevue à L’Express, le député de Scarborough-Guildwood a affirmé ne parler qu’en son nom personnel et même ne pas en avoir encore discuté avec son chef Bob Rae, trois jours après l’annonce gouvernementale qui répudie une politique initiée sous les Libéraux et fortement identifiée à Pierre-Elliott Trudeau.

John McKay qualifie la décision de son homonyme Peter MacKay de «dinosaure». Il reconnaît qu’elle est de nature à diviser les Canadiens et qu’elle constitue une «insulte au fait français et à notre nation d’immigrants».

Se décrivant lui-même comme un descendant d’Écossais, d’Anglais et d’orangistes – les Irlandais du Nord les plus loyaux à la Couronne – qui a évolué en «un Canadien à part entière», M. McKay doute que les militaires canadiens d’aujourd’hui soient «prêts à prendre une balle pour Sa Majesté».

La restauration des désignations «royales» est d’autant plus anachronique, selon lui, que les soldats canadiens ont été utilisés par les généraux britanniques comme de la «chair à canon» pendant la Première Guerre mondiale, et qu’ils se sont délibérément affranchis du commandement britannique au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Il n’y aurait donc pas de «passé glorieux» à retrouver en sortant les emblèmes royaux des boules à mites.

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La FCFA silencieuse

Le lobby politique des francophones hors Québec, la FCFA (Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada), a fait savoir à L’Express qu’il «n’a pas de position sur cette nouvelle et ne la commentera donc pas».

Mentionnons qu’au mois de juillet, le ministre John Baird a fait remplacer deux tableaux d’Alfred Pellan par une grande photo de la reine Élisabeth II dans le hall de l’édifice du ministère des Affaires étrangères. Une «gaffe», avaient alors estimé plusieurs commentateurs, qui devient maintenant un indice de plus de la volonté des Conservateurs de ramener le Canada dans le giron de la monarchie britannique.

Auteur

  • François Bergeron

    Rédacteur en chef de l-express.ca. Plus de 40 ans d'expérience en journalisme et en édition de médias papier et web, en français et en anglais. Formation en sciences-politiques. Intéressé à toute l'actualité et aux grands enjeux modernes.

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