L’économie des stupides

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Le NPD qui dénonce l’endettement du gouvernement sous les Conservateurs et qui promet que son premier budget sera équilibré: c’est le monde à l’envers!

Et Justin Trudeau qui veut faire à Thomas Mulcair le coup de Kathleen Wynne à Andrea Horwath, en laissant entendre que les Libéraux, eux, pourraient continuer de faire des déficits pour financer de nouvelles infrastructures et protéger les services publics.

Voilà comment la turbulence financière venue de Chine, qui secoue nos marchés, s’est invitée la semaine dernière dans notre campagne électorale en vue du scrutin du 19 octobre.

Même si, d’une saison électorale à l’autre, les commentateurs rappellent invariablement le mot du conseiller James Carville au candidat Bill Clinton: «C’est l’économie, stupide!», on n’avait pas encore vraiment débattu de finances publiques et d’économie dans cette campagne.

Les chefs réservaient peut-être leurs meilleurs arguments pour le débat organisé sur ce thème par le Globe and Mail le 17 septembre, mais l’actualité leur force la main.

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Les Conservateurs se considèrent les plus crédibles sur l’économie, et ils continuent de croire que c’est la principale préoccupation de la majorité des électeurs, celle qui va s’imposer dans l’isoloir.

Ils ont mis presque tous leurs oeufs dans ce panier: la campagne de Stephen Harper se résume à défendre sa gestion de l’économie et ses crédits d’impôt… avec en prime ses tours de vis controversés contre les criminels, les djihadistes et les fumeurs de marijuana.

De fait, même leurs adversaires reconnaissent que l’économie est le meilleur cheval de bataille des Conservateurs, surtout en regard des difficultés de plusieurs autres pays industrialisés. Ils contestent, bien sûr, le bilan du gouvernement, et ils tentent de changer cette perception favorable qu’en aurait une majorité de Canadiens.

Mais ils attaquent les Conservateurs sur une foule d’autres enjeux: la personnalité contrôlante de Stephen Harper et ses mauvaises relations avec ses homologues provinciaux, Duffy, ses entorses à la démocratie et à la justice au nom de la sécurité, sa négligence d’autres dossiers importants comme l’environnement, les Premières Nations, le bilinguisme, Radio-Canada, le recensement, les armes à feu… Ces irritants, espèrent-ils, en inciteront plusieurs à voter pour un changement, même s’ils ne sont pas foncièrement insatisfaits de la performance économique des Conservateurs, ni spécialement impressionnés par les prescriptions des Néo-Démocrates et des Libéraux.

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Le NPD interventionniste et égalitariste a toujours été très vulnérable sur les questions économiques, et le bilan de ses passages à la direction de gouvernements provinciaux et de municipalités est décidément mitigé. Mais Thomas Mulcair semble avoir pris le taureau par les cornes et, avec un certain succès, s’est rapproché du centre de l’échiquier politique. (Sur d’autres enjeux aussi, par exemple en prenant un virage pro-Israël et en calmant les ardeurs de ses opposants aux pipelines.)

En Ontario, le même genre de recentrage avait déstabilisé le parti d’Andrea Horwath, mais l’aile «progressiste» du NPD se tiendra probablement tranquille cette fois-ci, pour ne pas torpiller ses chances (réelles) de prendre le pouvoir.

Mulcair présente justement un candidat «rassurant» dans Eglinton-Lawrence, le fief du ministre des Finances Joe Oliver: Andrew Thomson, un ancien ministre des Finances de la Saskatchewan qui y aurait notamment réduit les impôts et équilibré deux budgets. Si une vague orange déferlait sur le pays le 19 octobre, Thomson est pressenti comme ministre des Finances.

Du côté des Libéraux, l’ex-premier ministre Paul Martin, qui s’est davantage illustré comme le ministre des Finances ayant jugulé le déficit avec Jean Chrétien, se tenait aux côté de Justin Trudeau la semaine dernière quand le jeune chef a prédit qu’il lui faudra probablement quelques années avant de redresser des finances publiques plombées selon lui par la contre-performance des Conservateurs.

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Trudeau et Mulcair accusent Harper de mentir en affirmant que le budget fédéral est désormais équilibré, malgré la chute des revenus pétroliers et le ralentissement mondial qui a un impact sur nos exportations, notamment de pétrole et de métaux, malgré notre dollar à 75¢ US. Certains économistes évaluent à 5 milliards $ la différence entre le budget du printemps et la conjoncture actuelle.

Le gouvernement a toutefois une marge de manoeuvre: en cas de baisse de ses revenus, il peut continuer d’équilibrer le budget en réduisant ses dépenses, une option qui, traditionnellement, répugne moins aux Conservateurs qu’aux Libéraux ou aux Néo-Démocrates. C’est une affaire de volonté politique… en présumant qu’une majorité de citoyens endossent l’action du gouvernement.

Inversement, vu les projets dispendieux du NPD dans tous les domaines, y compris dans des juridictions provinciales comme les garderies et le logement, Mulcair peut promettre un premier budget équilibré (le premier seulement?), mais ce sera au prix d’augmentations de taxes et d’impôts sur les «riches» et sur les «grandes compagnies», qui figurent d’ailleurs à son programme.

Diverses hausses d’impôts sont aussi prévues par les Libéraux. On semble ignorer que de telles mesures – profitables sur papier – ne se traduisent pas toujours en hausses de revenus pour l’État, surtout en période de récession et parce que les contribuables ciblés peuvent souvent s’arranger pour moins contribuer.

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Cherchant à dépasser les Néo-Démocrates sur leur gauche, les Libéraux ont fait tourner sur les médias sociaux un clip d’entrevue d’Andrew Thomson indiquant qu’une réorganisation des priorités de dépenses, voire certaines coupures, seraient «inévitables» dans le contexte d’une baisse des revenus pour respecter la promesse d’un budget équilibré. Les Libéraux, eux, n’élimineraient rien?

Pour relancer l’économie, Trudeau parle d’investissements «sensés», Mulcair tenant plutôt à «diversifier» notre économie qui serait trop dépendante des ressources naturelles. On mentionne rarement, cependant, qu’une croissance plus faible est une tendance lourde en Occident, notamment en raison du vieillissement de la population.

Alors, c’est l’économie, stupide, ou c’est stupide, l’économie?

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Pour mémoire: la dette du seul gouvernement fédéral dépasse aujourd’hui les 600 milliards $. En ajoutant les dettes des provinces, on dépasse le trillion, ce qui ne représente toutefois qu’environ 40% de notre produit intérieur brut (comparé à 80% pour l’Allemagne, 85% pour la Grande-Bretagne, 90% pour la France, 100% pour les États-Unis, 200% pour le Japon).

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Jusqu’en 1974, les déficits fédéraux oscillaient entre 0 et 2 milliards $ pour des dépenses qui sont passées en 10 ans de 8 à 32 milliards $.

De 1975 à 1996, l’écart entre les revenus et les dépenses s’est creusé, atteignant des records de -37 milliards $ en 1984, pour des dépenses de 109 milliards $, à la fin du mandat de Pierre Elliott Trudeau, et de -39 milliards $ en 1992, pour des dépenses de 163 milliards $, à la fin du mandat de Brian Mulroney.

C’est uniquement de 1997 à 2007 (sous Jean Chrétien et Paul Martin) que le gouvernement a engrangé des surplus de 2, 9, 13 et même, en 2000, 19 milliards $.

La crise américaine/mondiale de 2008 a replongé le pays dans le rouge jusqu’en 2014 (-55 milliards $ en 2009 sous le gouvernement minoritaire de Stephen Harper, majoritaire à partir de 2011). Le budget 2015-2016 prévoit un surplus de 1,4 milliard $ pour des dépenses de 288 milliards $.

Les dépenses publiques n’ont diminué en chiffres absolus qu’à trois reprises au cours des 50 dernières années: entre 1995 (170 milliards $) et 1996 (158 milliards $), et entre 2009 (274 milliards $), 2010 (270 milliards $) et 2011 (268 milliards $). 40 ans de gros déficits contre 10 ans de petits surplus… ceci expliquant peut-être cela.

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