Le double masque de l’Afrique du Sud


15 juin 2010 à 12h04

Le ciel est d’un bleu éclatant au-dessus de la ville du Cap et l’atmosphère à la fête. Des quartets de jazz éparpillés au bord de l’eau font vibrer le Victoria and Albert Waterfront de leurs accords cuivrés. Des touristes venus du monde entier se mêlent allègrement à la population du Cap en anticipant joyeusement le grand événement que le pays reçoit, la Coupe du Monde, pour ne pas le nommer.

La ville est à la fête et aux préparatifs: on construit. Des stations de bus, des hôtels, des caniveaux. On élargit les trottoirs, repense les carrefours et giratoiresOn plante, on nettoie, on sourit, on accueille. La nation de l’arc-en-ciel est en pleine effervescence pour recevoir le monde sur son territoire.

Une Afrique du Sud
rayonnante

Dotée d’un solide réseau routier à travers le pays, d’infrastructures modernes et impressionnantes, de technologies avancées (comme par exemple celle utilisée pour atteindre le point le plus profond de la terre, environ quatre kilomètres, ou le Statscan, machine à rayons X utilisée en médecine, qui fournit en une dizaine de secondes le portrait intégral de l’intérieur du corps humain), d’une presse libre et d’une impressionnante cohorte d’artistes (tels le compositeur Lebo M, le chanteur Johnny Clegg, le romancier Deon Meyer ou l’acteur et dramaturge pour n’en citer que quelques-uns), l’Afrique du Sud surprend et impressionne.

Avec une terre riche en minerai, or et diamant, un climat propice à une agriculture et viticulture riches et une géographie qui révèle aux visiteurs une variété de paysages à couper le souffle, cette région d’Afrique est devenue une destination incontournable, une terre d’accueil et un berceau de vie agréables et fort prisés.

Les Sud-Africains quant à eux, du Gauteng à la pointe du Cap en passant par le Kwazulu Natal, fascinent par leur créativité, leur ingéniosité, leur gentillesse et leur façon de vivre.

Moins réprimée que du temps de l’Apartheid, la population s’exprime et cohabite dans une harmonie relative et tend à diluer le sectarisme imposé jusqu’en 1991. Forte et fière, elle laisse éclore une classe moyenne éduquée, diversifiée et met en avant une intelligentsia cosmopolite.

Autant de points forts qui détachent l’Afrique du Sud de son image négative rattachée à la tragique période de l’apartheid, et qui la propulse, forte et vibrante, sur le devant de la scène internationale.

On suit alors, intéressés, la progression des constructions des stades à travers le pays et on se laisse peu à peu gagner par l’excitation qui exsude de toute part. Être là en ce moment précis, en Afrique du Sud, c’est un peu comme faire partie d’un projet monumental à fortes répercussions sur l’avenir de l’Afrique.

Une euphorie qui grise jusqu’à ce que notre regard tombe sur les nombreuses patrouilles de voitures de police ou glisse, mal à l’aise, sur les bidons-villes qui s’étendent à perte de vue autour des principales villes.

La part d’ombre dont elle
ne parvient pas à se détacher

Terrain de polémique la nation arc-en-ciel peut-elle toutefois nier ses fléaux? Il est en effet difficile d’ignorer la violence et la criminalité qui ravagent le pays.

À Johannesburg comme à Durban, on évite de soutenir le regard de ceux qu’on croise et de traîner seul trop longtemps. On évite de prendre un taxi la nuit, surtout pour une destination éloignée. L’agressivité est palpable. Le danger réel (50 meurtres par jour, un viol toutes les quatre-vingt-trois secondes).

Quand ce n’est pas l’insécurité qui oppresse, ce sont les conditions de vie inacceptables de milliers d’hommes et de femmes qui sautent aux yeux: à Soweto comme à Blikklesdorp, tout comme dans des régions plus agraires, l’insalubrité et la précarité font frémir dans ce pays le plus moderne et le plus puissant d’Afrique. Pas d’eau potable, pas d’électricité, une pauvreté qui frôle la misère et qui expose les plus démunis à la violence des prédateurs et la maladie.

Dans une petite cabane de tôle ondulée, on s’entasse jusqu’à six. Le taux de chômage est élevé. Les réfugiés affluent, hors de contrôle. On parque. On ferme les yeux.

L’Afrique du Sud souffle au seuil de cette crise économique. Les systèmes de santé et d’éducation sont branlants et la population se divise là où les inégalités rappellent que l’on n’est pas encore sorti d’affaire. L’Afrique du Sud de M. Nelson Mandela, forte, digne, fière et égalitaire a encore du chemin à faire pour atteindre ses objectifs.

La tenue de la Coupe
du Monde divise

Si certains voient en l’événement sportif une possibilité pour l’Afrique du Sud de redorer son blason et de donner à ses habitants du travail et une fierté nationale, d’autres s’interrogent sur une dépense plus appropriée de ces quelques 4,3 milliards de dollars investis pour la tenue de la Coupe du Monde.

Au-delà des retombées positives économiques et politiques envisagées, on s’interroge: n’auraient-ils pas mieux été dépensés sur la lutte contre le Sida qui fait des ravages considérables? Sur l’amélioration sanitaire et des conditions de vie dans les endroits plus précaires et insalubres? Que dire du système de santé et de celui de l’éducation plus que défaillants?

Ne fera-t-on par ailleurs jamais assez pour la sécurité des Sud-Africains qui, une fois la grande période du foot passée et les touristes partis, se retrouveront seuls, confrontés à la violence qui fait rage?

Difficile de résister à la fièvre qui se répand dans le pays, d’assister à tout ce développement et de bouder la joie d’une population heureuse d’accueillir le monde sur sa terre. Impossible toutefois de ne pas voir l’obscénité de la chose, en marchant côte à côte avec les enfants de Soweto. Pour ceux-ci qui jouent au foot avec des cannettes vides au milieu de détritus et pour tous les exclus de ce pays, tout ce bazar, toutes ces dépenses ont-ils seulement un sens?

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