Le Canada créatif n’est pas affaire de sous

Les presses de L'Express à Toronto.
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Le Canada créatif. La ministre de Patrimoine canadien, Mélanie Joly, nous en a servi un long chapitre fin septembre. Le texte comptait près de 5000 mots pour un exposé d’une bonne demi-heure.

Elle a fait état de la culture dans l’univers de la haute technologie, de ses défis et des grands joueurs, dont Netflix que le Canada accueille à bras ouverts en l’invitant à produire à grands coups d’avantages fiscaux.

Une semaine plus tard à la Chambre des Communes, Justin Trudeau a pris la défense de Netflix en riposte à une attaque de l’opposition.

Cette grosse entreprise aux poches pleines va jouer dans les pattes des producteurs canadiens, craint-on. Netflix va produire partout et va rapporter des millions dans l’économie canadienne, nous disent la ministre et le premier ministre.

Modèles non viables

Mais dans ce déluge verbal, il y a eu ce court passage, tout petit, mais néanmoins préoccupant, que Mélanie Joly a glissé dans son discours après avoir évoqué l’information locale.

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Elle a parlé très brièvement de la presse francophone, dont le journal que vous lisez fait partie. «Nous n’avons pas l’intention de soutenir les modèles qui ne sont plus viables pour l’industrie», a-t-elle dit à ce sujet.

Là, il faut crier «Prudence!» C’est le moment d’allumer le voyant orange. Est-ce que tout est «viable pour l’industrie» dans ce pays?

Si l’on ne s’en tenait qu’aux industries viables, le Canada n’aurait pas les moyens d’être bilingue. Fini l’information dans les deux langues d’un océan à l’autre. Fini les journaux communautaires francophones. Et que dire de la création artistique en général, théâtre, littérature, etc.?

Le Canada n’est pas un pays comme les autres. Sa population est dispersée sur un immense territoire. À part le corridor Québec-Windsor et quelques grandes villes, la masse nécessaire à la viabilité n’est pas toujours là.

Francophonie dispersée

Le problème s’aggrave quand on ne compte que les francophones. Où trouver la viabilité quand on n’est que quelques milliers dispersés sur un territoire aux proportions d’un immense désert?

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La logique est simple. Pour avoir les moyens de produire quoi que ce soit, il faut une clientèle nombreuse et accessible, c’est-à-dire un public, des consommateurs, des lecteurs, etc., proches et regroupés. C’est ce qui compose un modèle «viable pour l’industrie». Or, ne s’en tenir qu’à cela signifierait que la plus grande part du territoire canadien deviendrait terre stérile, tuant dans l’œuf toute initiative de création à l’extérieur des grands centres.

De Vancouver à Saint-Jean, combien de journaux ou de troupes de théâtre francophones correspondent à ce modèle «viable pour l’industrie»? Pas beaucoup. Les sociétés d’état et agences gouvernementales ont souvent servi à fournir services et produits non viables au plan économique. L’Office national du film en est un exemple, de même que Radio-Canada.

Idéal

Pour servir tout le monde et s’assurer que tous les Canadiens sentent leur appartenance à ce pays, il faut répondre non pas à des impératifs commerciaux, mais à un idéal.

C’est le but de la Loi sur les langues officielles. Il en est de même pour la Loi sur la radiodiffusion et pour les nombreux programmes que l’État soutient.

Il y a modèle économique et modèle de société. L’idéal canadien mérite que l’on sacrifie un peu du modèle économique. C’est comme ça dans la vie. On fait parfois des dépenses pas toujours rentables, mais qui en valent la peine du fait qu’elles matérialisent une idée plus grande qu’une colonne de chiffres.

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La viabilité pour l’industrie privilégie l’approche marchande. Mais, informer et créer ne sont pas seulement des commerces. Ce sont des éléments d’une société qui doit toucher le citoyen dans son âme, qu’il pose le pied, en français, sur les lichens du Nord ou les trottoirs des centres-villes.

Voilà la réussite d’un Canada créatif.


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