Laissez l’Irak et la Syrie se désintégrer

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Publié 24/06/2014 par François Bergeron

Jean Chrétien passera à l’histoire pour trois grandes réalisations:
– sa longévité politique (député à partir de 1963, ministre dès 1967, élu trois fois premier ministre de 1993 à 2003);
– la réduction des dépenses fédérales et l’élimination d’un important déficit hérité des administrations précédentes (initiatives qui ont été suivies d’une décennie de prospérité);
– et sa décision de ne pas participer à l’invasion américaine de l’Irak en 2003 (parce qu’elle n’était pas autorisée par le Conseil de sécurité des Nations Unies).

Cette invasion de l’Irak est le plus grand fiasco de la politique étrangère américaine depuis la guerre du Vietnam. Au moins, l’intervention au Vietnam, dans les années 60, voulait freiner la progression du communisme en Asie, un objectif parfaitement légitime, comme pour la guerre de Corée dans les années 50. Et tout le monde aujourd’hui se félicite d’avoir sauvé au moins la Corée du Sud.

Personne ne croyant aux raisons invoquées par Washington, l’invasion de l’Irak avait même réussi à effacer la solidarité pour les Américains qu’on avait pu ressentir après les attaques du 11 septembre 2001, alors que l’invasion de l’Afghanistan pour en déloger al-Qaïda avait reçu un large appui international.

Mais l’Irak n’avait rien à voir là-dedans, contrairement à ce que croient encore un trop grand nombre d’Américains. Tous les pirates de l’air du 11 septembre venaient d’Arabie Saoudite en passant par… l’Allemagne. Saddam Hussein ne possédait pas d’armes de «destruction massive» et ne terrorisait que son peuple. Encouragé par les États-Unis, il avait même livré une guerre terrible à l’Iran de 1980 à 1988. Il a commis l’erreur d’attaquer le Koweït, un allié de Washington, en 1990. Mais même après avoir été repoussé, il n’a pas été éliminé, tant l’alternative – un pays dominé par la majorité chiite comme celle de l’Iran – déplaisait aux Américains et aux Saoudiens.

Barack Obama, qui a retiré les derniers régiments américains de l’Irak en décembre 2011, est blâmé aujourd’hui par les Dick Cheney et autres interventionnistes tous azimuts à la John McCain pour avoir «abandonné» l’Irak, où la guerre civile, larvée depuis des années, a éclaté au grand jour il y a deux semaines.

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Le gouvernement «élu» de la majorité chiite, sectaire, proche de l’Iran, est menacé d’être renversé ou, à tout le moins, coupé du nord et de l’ouest du pays par l’offensive foudroyante de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), une coalition de jihadistes et de baathistes soutenue par l’Arabie Saoudite sunnite. Ces mêmes militants se battent en Syrie voisine contre le régime alaouite de Bachar el-Assad soutenu par l’Iran chiite.

Quant aux Kurdes, virtuellement autonomes dans le nord de l’Irak, ils résistent à l’EIIL mais ils sont surveillés par les voisins, la Turquie surtout, qui ne veulent pas d’un Kurdistan formé à partir de certains de leurs territoires.

Au Liban, que la Syrie considère comme une de ses provinces, le Hezbollah ennemi d’Israël est lui aussi un allié d’Assad et de l’Iran. L’invasion américaine de l’Irak servait d’ailleurs aussi d’avertissement aux ennemis d’Israël.

Barack Obama, qui a été persuadé par Vladimir Poutine de ne pas intervenir en Syrie quand le régime Assad a accepté de se départir de ses armes chimiques, vient d’envoyer 300 «conseillers» en Irak, mais il n’a pas encore autorisé de frappes aériennes contre l’EIIL.

Ces combattants sunnites se moquent des frontières coloniales qui avaient réuni en Irak des groupes ethniques et religieux irréconciliables: chiites au sud, sunnites au centre, kurdes au nord. La frontière entre la Syrie et l’Irak est tout aussi artificielle.

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Cette fois, les Américains devraient laisser les Nations Unies s’occuper de ça… après la désintégration salutaire de l’Irak et la Syrie.

Trop de conflits modernes, en Asie et en Afrique surtout, viennent de notre vénération irrationnelle des frontières actuelles, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de pays où un régime autoritaire ne permet pas aux nationalismes dissidents de s’exprimer. Certains pays mériteraient d’être divisés, d’autres auraient intérêts à s’associer. Réaliser ces ajustements par le dialogue et non par les armes, voilà le défi permanent.

* * *
Les meilleurs analyses sur la (nouvelle) guerre en Irak:
Le site National Interest
L’Institut Cato
Le magazine Reason
Eric Margolis

Auteur

  • François Bergeron

    Rédacteur en chef de l-express.ca. Plus de 40 ans d'expérience en journalisme et en édition de médias papier et web, en français et en anglais. Formation en sciences-politiques. Intéressé à toute l'actualité et aux grands enjeux modernes.

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