Laïcité et intégration des immigrants: séduction ou coercition?

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Une démocratie libérale digne de ce nom peut-elle censurer la tenue vestimentaire et les coutumes de ses clients (les étudiants qui fréquentent les écoles publiques, les patients dans les hôpitaux…) et de ses fournisseurs (enseignants, médecins, juges, fonctionnaires…)?

La France ne pousse-t-elle pas trop loin la logique de la laïcité de l’État, de la non-discrimination par les autorités et de l’égalité de tous les citoyens face aux services publics en interdisant le port du hijab musulman, de la kippa juive, du turban indou, de la croix chrétienne et d’autres symboles religieux dans les écoles, les hôpitaux, les tribunaux et d’autres guichets gouvernementaux?

Ne devrait-on pas interdire aussi les signes de sympathie politique (la rose socialiste, la faucille et le marteau, la croix gammée, la statue de la Liberté, le A des anarchistes, l’écharpe palestinienne…), voire l’affichage de préférences artistiques ou commerciales sur les vêtements? Après tout, un minimum de décorum et de propreté a toujours été exigé à l’école, au tribunal, de la part des fonctionnaires, comme dans la plupart des entreprises privées, dans les parcs, dans la rue.

Donc une nouvelle loi réaffirmant le caractère laïque de la République française sera bientôt adoptée par l’Assemblée nationale. Inspirée des recommandations d’une commission de sociologues et de philosophes dirigée par Bernard Stasi, l’initiative a reçu la bénédiction (!) du président Jacques Chirac, qui a choisi de préciser le concept d’égalité et de lui donner plus de poids par rapport à la liberté et à la fraternité dans la devise du pays.

Il ne fait aucun doute que la laïcité, la séparation de l’Église et de l’État, est une caractéristique essentielle de tout gouvernement moderne. Ce n’est pas une invention française, mais on l’applique ici avec un zèle hors du commun.

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Il vaut sans doute mieux en exagérer l’importance que la négliger. Aux États-Unis, par exemple, la séparation de l’Église et de l’État a été affaiblie par la coalition conservatrice au pouvoir: la politique étrangère est guidée par d’étranges prophéties bibliques; des créationnistes pseudo-scientifiques tentent de contrôler les écoles; l’inquisition anti-avortement s’immice dans les hôpitaux et les tribunaux; ce sont là des erreurs et des reculs.

D’autres pays d’Europe, notamment l’Allemagne, s’interrogent sur l’opportunité et les moyens de promouvoir la modernité et d’intégrer les immigrants d’Afrique et d’Asie. Mais en France «on a utilisé un marteau-pilon pour casser un oeuf» pour reprendre la métaphore d’un critique de la nouvelle loi. En effet, le caractère laïque de l’école n’était pas menacé, ni même remis en question, par le fait que quelques musulmanes portaient un foulard couvrant leurs cheveux. La calotte ou la croix n’ont jamais suscité une telle controverse, mais ces symboles ont aussi été interdits par soucis de ne pas avoir l’air de ne s’en prendre (encore une fois) qu’aux musulmans.

En Europe comme en Amérique du Nord comme partout dans le monde, la volonté d’intégrer les immigrants récents à la culture locale est parfaitement légitime. Il est normal – et, répétons-le, légitime, attendu, souhaitable, utile – pour les Français, comme pour les Allemands ou les Japonais ou les Canadiens, de vouloir que les immigrants respectent les lois, s’adaptent aux coutumes, parlent la langue et s’imprègnent de la culture du pays qui a accepté de les accueillir.

Cependant, forcer les immigrants à abandonner des aspects importants de leur personnalité risque de les marginaliser davantage et de les ghettoïser, tout en nous privant nous-mêmes de contacts enrichissants avec d’autres modes de vie.

Soulignons aussi que la censure a souvent l’effet de publiciser davantage ce qu’elle voulait cacher. La résistance à l’exercice abusif de l’autorité est contagieuse. Le gouvernement français, en voulant imposer la modernité en interdisant les symboles religieux, pourrait donc contribuer à revigorer les églises et les sectes, notamment l’intégrisme musulman qui se sent – avec raison – visé au premier chef par la nouvelle loi française.

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