La liberté d’expression pour tous


20 janvier 2015 à 0h00

Des millions de Français ont marché le 11 janvier en solidarité avec Charlie Hebdo et pour la «liberté d’expression». Depuis, les autorités françaises ont procédé à des dizaines d’arrestations et de condamnations pour «apologie du terrorisme», «antisémitisme», «négationnisme» de vérités officielles et autres délits d’opinion.

Pas pour «islamophobie», à ce que je sache, bien qu’il y en a eu dans le passé. Et, qui sait?, si Michel Houellebecq n’avait pas compté un ami parmi les victimes du 7 janvier, son roman Soumission, sur l’islamisation de la France, paru le jour même, aurait peut-être été interdit.

L’intervention la plus médiatisée est celle qui a ciblé l’humoriste Dieudonné – à la demande expresse du ministre de l’Intérieur – pour avoir osé mentionner sur les réseaux sociaux qu’il se sentait «Charlie Coulibaly»… Odieux et immoral, certes, mais pourquoi illégal?

«Ce n’est pas la même chose», tente-t-on d’expliquer: Dieudonné inciterait à la haine des juifs alors que Charlie Hebdo inviterait les musulmans à adhérer aux «valeurs républicaines» (ce que le reste du monde occidental appelle la liberté et la démocratie, mais qui, pour les Français maîtres du discours nuancé, se situeraient entre les deux et justifieraient beaucoup d’exceptions).

Les artisans de Charlie Hebdo eux-mêmes se sont déjà défendus de comparaisons avec les feuilles antisémites des années 1930 et avec des publications modernes de la même farine. De plus, soulignent invariablement les apologistes de la satire bête et méchante d’extrême-gauche, Charlie Hebdo s’attaque à toutes les religions et à tous les politiciens, alors que la satire bête et méchante d’extrême-droite serait plus sélective…

Mais si, justement, Charlie Hebdo décidait à l’avenir de ridiculiser surtout l’Islam, dépasserait-il alors les limites de la liberté d’expression?

Une foule de commentateurs ergotent sur le pourcentage d’obscurantistes dans le monde musulman et sur la difficulté de certains immigrants de s’intégrer à nos sociétés occidentales, tandis que d’autres justifient ouvertement nos croisades dans ces pays. C’est leur droit et ce sont des débats légitimes. Pourquoi Dieudonné ou d’autres commentateurs plus sérieux ne pourraient-ils pas se moquer des juifs ou dénoncer les menées d’Israël, si c’est ce qui les allume?

D’aucuns ont fait remarquer que Charlie Hebdo a pu être ou est peut-être encore sexiste et homophobe. Considérant l’évolution des moeurs depuis les années 1960 jusqu’à l’avènement du mariage gai dans nos sociétés occidentales, je serais étonné de trouver un commentateur de plus de 50 ans qui n’a pas un jour été taxé de sexisme ou d’homophobie. Mais si quelqu’un a encore quelque chose à dire là-dessus, il devrait continuer d’en avoir le droit. Ce n’est pas parce que le commentaire sexiste ou raciste est rare de nos jours qu’il doit être criminalisé.

Après «le mariage pour tous», c’est maintenant «la liberté d’expression pour tous» qu’on devrait réclamer en France.

Il est vrai qu’une décision de relaxer les lois contre les propos racistes ou intolérants, au lendemain d’attentats islamistes contre un journal provocateur et une épicerie juive, serait plutôt incongrue ou exigerait trop d’explications. Cette réflexion politique s’imposera peut-être dans quelques mois ou à la faveur d’une prochaine campagne électorale. L’heure est à l’application plus stricte des lois existantes, qui, en France, sont particulièrement liberticides en matière d’opinion, d’expression et d’association.

Il peut sembler paradoxal que l’État laïc soit obsédé par la protection des adeptes des anciennes religions et par la réglementation des activités des nouvelles religions (des lois spéciales couvrent les sectes nouvelâgeuses comme la Scientologie et le Mouvement Raélien). C’est accorder beaucoup trop d’honneur et d’importance à toutes ces superstitions frauduleuses, disent les athées.

Mais surtout, comment les élus d’un peuple aussi sophistiqué ne voient-ils pas que la censure a toujours l’effet opposé de celui qui est recherché: médiatiser davantage les propos offensants et légitimiser le combat de ceux qui les tiennent?

De la même façon que la plupart des guerres et des interventions occidentales au Moyen-Orient ont multiplié les djihadistes et discrédité nos alliés dans ces pays, on stimule le racisme et d’autres idéologies nuisibles en intendant des procès à ses champions. C’est plutôt la non-intervention des pouvoirs publics, au nom du respect de la liberté d’expression, qui forcerait les entreprises de presse à redoubler de prudence et de responsabilité, et qui motiverait un plus grand nombre de citoyens à boycotter les extrémistes.

Ces derniers trouveront toujours un exutoire, dans les réseaux sociaux ou leurs propres petits médias, mais ne vaut-il pas mieux savoir qui ils sont et ce qu’ils disent que l’apprendre le lendemain d’un attentat?

* * *

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