La France renie Voltaire

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«Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous ayez le droit de le dire.» – Voltaire

La France a longtemps été un phare de liberté d’expression dans le monde, mais la lumière qu’il projette est de plus en plus faible.

On a dit la même chose des États-Unis ces dernières années, mais la paranoïa des Américains ne justifie pas l’égarement des Français.

La semaine dernière, l’Assemblée nationale française a adopté par 106 voix contre 19 un projet de loi socialiste punissant d’une forte amende la négation du génocide arménien perpétré autour de 1915 par l’Empire Ottoman (aujourd’hui la Turquie), malgré l’opposition du gouvernement, de l’Union européenne et d’Ankara.

En représailles, des députés turcs ont débattu d’un projet de loi visant à reconnaître un «génocide algérien» ayant résulté de la colonisation française. La démarche serait logique si la Turquie n’était pas si délinquante en matière de libertés fondamentales: tout débat sur le génocide arménien y est réprimé.

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L’initiative liberticide française doit être approuvée dans les mêmes termes par le Sénat pour entrer en vigueur. Elle sera probablement battue, mais elle s’inscrit dans une tendance d’érosion de la liberté d’expression en France et ailleurs.

La négation ou la minimisation des persécutions contre les Juifs par les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale est déjà illégale en France comme dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne et en Autriche dont les programmes anachroniques de «dénazification» interdisent aussi les symboles comme la croix gammée.

Plusieurs provocateurs, comme l’historien britannique David Irving, purgent des peines de prison en Allemagne et en Autriche pour de tels délits d’opinion.

Notre tristement célèbre pamphlétaire allemand Ernst Zündel est aujourd’hui en prison dans son pays natal après y avoir été déporté par le Canada… pour des infractions à la loi de l’immigration et des menaces non spécifiées à la «sécurité nationale». Les lois canadiennes punissent la discrimination contre des «groupes identifiables», mais jusqu’à maintenant nos tribunaux, notamment ceux qui ont vu passer Zündel, ont toujours considéré que les déclarations controversées sur des événements historiques étaient protégées par la Charte des droits et libertés.

En France, au contraire, les députés ont refusé un amendement au projet de loi sur le génocide arménien qui aurait protégé les thèses universitaires. Pour ces députés, l’histoire, du moins celle des massacres ethniques, n’est donc plus une science, un champ de recherche, mais bien un dogme, un champ de propagande.

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C’est encore Voltaire (1694-1778) qui écrivait dans son Dictionnaire philosophique: «Il n’y a peut-être rien de si fou que de croire avoir toujours raison.» Aussi: «Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature.»

Le politicien Jean-Marie Le Pen, l’ancienne actrice Brigitte Bardot, le comédien Dieudonné et d’autres commentateurs iconoclastes sont régulièrement poursuivis devant les tribunaux par des associations musulmanes, juives ou autres ligue anti-racisme pour leurs propos controversés, jugés insupportables dans une société dont la valeur cardinale n’est plus la liberté individuelle mais bien la paix sociale. Pourtant, leurs propos relèvent toujours de la critique (acerbe et parfois insultante, certes) et non de l’incitation à la violence.

Le malheur, c’est que le maintien de l’ordre et de la paix sociale, c’est la justification des régimes totalitaires, pas celle des sociétés démocratiques.

* * *

Incidemment, les législateurs de la pensée parlent de «dénie» pour conjurer l’image de débiles qui ne réalisent pas le mal qu’ils font ou de sadiques qui le réalisent trop bien.

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En réalité, personne ne «nie» que des milliers d’Arméniens aient été massacrés par des Turcs au début du XXe siècle, mais on contestera le nombre de victimes avancé par les Arméniens (un million), ou on rétorquera que les Turcs ont subi eux-aussi de lourdes pertes pendant cette guerre civile, ou encore que la Turquie d’aujourd’hui ne peut être blâmée pour les crimes de l’Empire Ottoman d’hier.

Les «négationnistes» des horreurs du nazisme ou du communisme disséminent des arguments relativistes semblables… à la différence que, dans plusieurs pays européens soi-disant libéraux, les néo-nazis risquent la prison et les néo-communistes une promotion!

Pourquoi le «dénie» des crimes allemands et turcs devrait-il intéresser la justice, mais pas celui des crimes russes et chinois? Poser la question à l’envers illustre mieux l’absurdité de la situation: pourquoi trouve-t-on normal d’examiner toutes les facettes de toutes les grandes tragédies de l’histoire, sauf ces deux-là?

Le génocide rwandais de 1984 (800 000 morts en quelques semaines) est lui aussi interprété différemment par les Tutsis et les Hutus. Une journaliste russe vient d’être assassinée pour avoir trop bien documenté la guerre d’extermination menée selon elle (mais pas selon Moscou) contre le peuple tchétchène. D’autres conflits modernes ont comporté et comportent encore leur lot de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, mais surtout leur lot d’apologistes.

Il faut dénoncer les charlatans et chercher à diffuser la version la plus complète, la plus véridique, des événements; mais cela ne peut se faire que dans le respect de la liberté d’expression de tous.

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* * *

La France est aussi le pays de l’interdiction du foulard islamique et des symboles religieux chez les élèves et les enseignants dans les écoles publiques. La représentation de Jésus ou du pape sur un t-shirt est un motif de renvoi, mais pas celle de Che Guevara ou d’Elvis. Pourquoi l’État laïc accorderait-il une plus grande importance à la religion qu’à la politique ou la musique?

La France est aussi le pays de la criminalisation des sectes nouvelâgeuses (Scientologie, Raël et autres Rose-Croix), qui peuvent être poursuivies par d’anciens adeptes pour avoir exploité leur détresse émotionnelle. Une protection dont ne jouissent pas encore les anciens fidèles des églises traditionnelles… mais cela ne saurait tarder!

Ici, comme pour les sectes politiques ou les courants de pensée sur l’histoire ou les sciences, l’État français ne valorise plus le libre-arbitre.

La France, comme le Canada d’ailleurs, avait déjà reconnu officiellement la véracité du génocide arménien. Le libre-penseur tolérera parfois que des politiciens flattent un groupe d’électeurs en décrétant que telle version de l’histoire est la vraie, mais jamais qu’ils criminalisent la dissidence. Souhaitons que le Sénat français rejette le projet de loi voté par les députés la semaine dernière, et que les candidats à la présidence et les futurs députés en profitent pour réexaminer les lois multipliant les délits d’opinion en France.

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Chez nous, on dit que le gouvernement Harper souhaite protéger le droit de parole des adversaires du mariage gai. Il devrait plutôt renforcer les dispositions de la Charte des droits et libertés protégeant la liberté d’expression des Canadiens contre les poursuites en diffamation et les accusations de discrimination venant de tous les «groupes identifiables».

Et, oui, les francophones constituent un «groupe identifiable». Nous pourrions vouloir recourir aux tribunaux pour museler ou emprisonner les adversaires du bilinguisme officiel, les promoteurs de «plans B» contre le Québec, les inventeurs d’une «xénophobie» des Canadiens-Français pure-laine, les suprémacistes orangistes ou les nostalgiques de la pendaison de Louis Riel et de la déportation des Acadiens. Mais si le Canada doit demeurer une société libre, nos ennemis doivent conserver le droit d’exprimer leurs opinions dans leurs médias ou sur la scène politique.

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