La France ingouvernable?

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Publié 20/10/2010 par François Bergeron

Pas facile de définir les Français, de cerner leurs principaux traits de caractère, s’il est même permis de le faire sans risquer de tomber dans une généralisation insultante. Il me semble cependant que nos «cousins» de l’autre côté de l’Atlantique se reconnaissent davantage dans l’opposition ou la résistance que dans l’action ou l’innovation (tout le contraire des Américains…).

Ce gène conservateur, au sens premier du mot, se manifeste dans toute sa splendeur ces temps-ci par les manifestations monstres (des centaines de milliers de personnes dans les rues à Paris et dans plusieurs grandes villes du pays) contre la très modeste réforme des retraites décidée par le gouvernement du président Nicolas Sarkozy, qui ferait passer l’âge minimum du départ à la retraite des fonctionnaires et autres travailleurs de 60 à 62 ans, certains pouvant étirer ça jusqu’à 67 ans.

Incidemment, et à titre de comparaison, 67 ans, c’est l’âge du début de la retraite en Allemagne, où le travail et la productivité seraient plus valorisés (un autre préjugé tenace).

Heureusement, les chanteurs comme Charles Aznavour, 86 ans, ou les acteurs comme Jean Rochefort, 80, ou les écrivains comme Jean d’Ormesson, 85, échappent à ces lois.

Le mouvement de protestations des derniers jours, organisé par les centrales syndicales et leurs alliés politiques socialistes, auquel se sont joints de nombreux lycéens, a menacé de paralyser le pays en bloquant les dépôts de carburant. C’est une nouveauté, et le pétrole n’a strictement rien à voir avec le débat ici, mais c’est comme ça.

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Des «casseurs» se sont mêlés aux foules et ont détruit des vitrines, des véhicules et du mobilier urbain; mais ça, en France (en Europe en général), c’est considéré comme inévitable. La police intervient pour limiter les dégâts, mais sans grande conviction de pouvoir éradiquer de tels comportements.

Ce n’est pas d’hier qu’on diagnostique un «mal français» et qu’on qualifie la France d’ingouvernable (on dit ça aussi, parfois, du Québec, pour les mêmes raisons qui tiennent à la popularité des idées de gauche et au rôle des syndicats dans la société). Mais l’inquiétude est palpable depuis la récession mondiale de 2008 et la prise de conscience de la menace que représentent, pour le niveau de vie des prochaines générations, les dettes records des États.

Si un début de réforme aussi essentiel à la santé de l’économie en général, et des finances publiques en particulier, était neutralisé sous la pression de la rue, la France deviendrait réellement ingérable, comme d’autres nations européennes engagées dans le même cul-de-sac socialiste.

Il est particulièrement édifiant de lire les slogans sur les pancartes et les bannières brandies par les manifestants contre la réforme des retraites en France.

L’un de mes préférés est: «Mourir au boulot? Plutôt crever!» Autre paradoxe amusant: «Chômeur à 30 ans, retraité à 80: non merci».

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Ces bons mots, comme «La r’traite avant l’arthrite» et «Dis papy, c’était quoi la retraite?», veulent faire croire que la réforme abolit carrément les retraites, alors qu’elle cherche au contraire à les préserver. Les plus paresseux se révèlent en lançant: «40 ans, c’est déjà trop». Je présume qu’on calcule ici une carrière commençant à l’âge de 20 ans et prenant fin à 60 ans.

On trouve un brin de poésie dans des graffitis comme: «Dans grève, il y a rêve». Mais plus souvent, l’érudition ne sert à justifier que la violence et la destruction, comme avec cette citation de Romain Roland: «Quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà un commencement de justice». C’est sans doute vrai dans d’autres contextes, mais pas celui-là.

On fait aussi dans les jeux de mots plus ou moins salaces («Carla, comme toi on se fait baiser par Nicolas») ou faisant allusion au ministre du Travail, Éric Woerth: «Faisons awoerther cette réforme». Évidemment, on appelle au départ du président: «Sarko, ta retraite au plus tôt» et «Réformons les traîtres, pas les retraites»…

Mais surtout, on affiche une ignorance crasse du fonctionnement de l’économie en affirmant que le prolongement de la vie professionnelle vole des emplois aux jeunes (alors qu’il a plutôt un effet multiplicateur, dynamise et diversifie l’économie): «Mon papi m’a pris mon job»; «Pépé, mémé au boulot, les jeunes au chômage».

Dans la même veine, signalons: «Pas besoin de travailler plus, exigeons de travailler tous». Or, ceux qui travaillent «plus» risquent fort de créer plus d’emplois qu’en gonflant le nombre des pensionnés inactifs. Autrement dit, contrairement à la doctrine socialiste, plus de gens travaillent, plus il y a du travail.

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La présence des lycéens dans ces manifestations est particulièrement mal avisée («La jeunesse ne battra pas en retraite», proclame-t-on), car ce sont ces futurs travailleurs qui seront taxés davantage que l’ont été leurs aînés pour financer les retraites dorées de ces derniers. Les jeunes devraient au contraire réclamer une réforme encore plus radicale que celle qui est proposée ici, voire refuser d’assumer les dettes encourues par l’État de leurs parents pour financer un train de vie qu’ils ne connaîtront pas.

«La retraite à 60 ans, c’est un droit» est le slogan qui résume finalement le sentiment de la rue: les manifestants s’opposent à tout changement sans proposer d’alternatives susceptibles de redresser les finances publiques, dont dépend pourtant la qualité de tous les services publics, dont l’aide sociale et les pensions de vieillesse.

Auteur

  • François Bergeron

    Rédacteur en chef de l-express.ca. Plus de 40 ans d'expérience en journalisme et en édition de médias papier et web, en français et en anglais. Formation en sciences-politiques. Intéressé à toute l'actualité et aux grands enjeux modernes.

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