Immigration en situation minoritaire: un enjeu d’égalité citoyenne

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Publié 10/03/2009 par Annik Chalifour

L’intégration équitable, la notion d’identité nationale, les langues et l’emploi, les rapports entre anciens et nouveaux francophones: un survol de la conférence de Jean Lafontant, professseur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, sur «L’intégration des immigrants francophones au sein des communautés francophones canadiennes en situation minoritaire», tenue à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario (OISE) de l’Université de Toronto mercredi 4 mars, et organisée par le Centre de recherches en éducation franco-ontarienne (CRÉFO).

«L’intégration des immigrants signifie leur adaptation équitable et non discriminatoire aux politiques canadiennes», introduit Jean Lafontant, né en Haïti et ayant immigré au Canada il y a plus de 40 ans. Mais qu’en est-il de l’adaptation des immigrants francophones en situation minoritaire?

«L’emploi est le moteur principal de l’adaptation des immigrants. L’insertion à l’emploi entraîne graduellement l’intégration réussie», cite M. Lafontant.

Mais encore faut-il savoir comment et où trouver un emploi dans le contexte canadien… Or les immigrants francophones ayant tendance à choisir le Québec en premier lieu pour y vivre et travailler, semblent aujourd’hui démonter de plus en plus d’intérêt vis-à-vis de l’Ontario et des autres provinces. Peut-être à cause des résultats mitigés de la Commission Bouchard-Taylor, ou du marché du travail plus florissant ailleurs?

Les migrations interprovinciales entre Montréal et Toronto ou Ottawa sont définitivement à la hausse. Dans ce contexte de mouvements importants de population, on ne peut pas parler de l’emploi sans parler des langues. Sur le marché du travail canadien, les langues et l’emploi sont liés.«La connaissance des langues influent sur l’insertion des immigrants à l’emploi en situation minoritaire», mentionne M. Lafontant.

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Il précise que «les résultats de sa recherche exploratoire menée en 2004 auprès d’un groupe d’immigrants francophones originaires d’Afrique Sub-Saharienne à Winnipeg, révèlent que la majorité d’entre eux ont du se résoudre à travailler en anglais. Seulement cinq personnes sur les 29 répondants ont dit avoir pu trouver un emploi exigeant le français.»

Langues et emploi

M. Lafontant ajoute que les immigrants francophones peuvent aisément accepter un emploi qui n’est pas nécessairement relié à leur profil linguistique. «Si l’emploi est intéressant, l’immigrant francophone acceptera cet emploi. L’important est de trouver un emploi bien rétribué.

En outre, le marché anglophone est perçu comme offrant certains avantages: l’accès, le choix, la mobilité. Selon la perception des immigrants, le marché en anglais apparaît plus ouvert que l’emploi en français. Les immigrants remarquent également que l’anglais prédomine dans le milieu de travail, même s’il y a des francophones. Ils ont aussi la volonté d’apprendre l’anglais», spécifie M. Lafontant.

«La plupart des immigrants, selon cette recherche, ont la connaissance et font l’usage du français dans leur vie quotidienne. Ils ont appris le français durant leur enfance et complété leurs études en français dans leur pays d’origine. Leur langue maternelle et la langue française se côtoient sans poser une question d’identité.

Pour de nombreux immigrants partageant le patrimoine africain, le français représente une langue imposée, coloniale. Elle marque une période douloureuse», exprime le professeur.

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Signe identitaire

«Pour les francophones d’ici, le français représente un signe identitaire très important: un marqueur identitaire qui se décèle dans la façon de parler la langue, c’est-à-dire l’accent. Or cet accent peut créer des limites à l’emploi pour les immigrants francophones, ayant un parlé différent de celui de la communauté d’accueil. Le français, comme marqueur identitaire, peut donc dans certains cas, réduire les possibilités d’emplois pour différents groupes d’immigrants.»

M. Lafontant réfère à la recherche empirique de Phyllis Dalley révélant que «les accents des différents francophones sont plutôt perçus négativement par la communauté d’accueil: le français doit correspondre à l’accent local. On note un manque d’ouverture des employeurs à l’endroit des immigrants francophones. Ce qui provoque des conséquences illégitimes, telles que par exemple la sous utilisation des qualifications des nouveaux arrivants et l’inégalité des bénéfices entre anciens et nouveaux francophones.»

«De plus, beaucoup d’immigrants n’ont pas les mêmes réseaux sociaux que les Canadiens pour trouver un emploi. Tout en respectant les procédures d’embauche établies, les Canadiens savent que l’accès à l’emploi repose sur un réseau informel de contacts. Il faut sensibiliser les employeurs. L’action doit se faire à tous les niveaux, autant du côté des nouveaux arrivants que de la communauté d’accueil», exprime M. Lafontant. C’est une question éthique.

Intégration culturelle

L’immigrant est-il si différent? Peut-on mesurer l’impact de l’image qu’une personne projette sur son intégration? M. Lafontant aborde la question de l’intégration culturelle à travers la notion de l’identité nationale.

«Qu’est-ce que le Canada? L’Histoire du Canada fait partie intégrante de l’identité des personnes qui y vivent. Mais l’histoire du Canada n’est pas que son passé, elle inclut également son présent et son futur.

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Plus de 200 origines culturelles y ont été récemment recensées. Les immigrants restent attachés à leur origine culturelle, mais de façon privée. La plupart des immigrants ne conçoit pas leur culture comme un obstacle à l’intégration. L’héritage culturel transmis à travers l’histoire passée, peut être inclusif du présent et du futur.»

«Intégrer veut dire faire une place à des personnes nouvelles dans un groupe, référant à la notion d’égalité citoyenne (Phyllis Dalley) qui suppose la réorganisation de ces places dans le système français», dit M. Lafontant. «Certains chercheurs, tels Thériault et Meunier, s’opposent à cette réorganisation sociale, argumentant qu’elle provoquerait l’ethnicisation des rapports sociaux. Thériault et Meunier préconisent qu’il faut garder le passé, maintenir la mémoire historico-culturelle.»

M. Lafontant exprime qu’il appuie plutôt des arguments pragmatiques axés sur la réalité du changement social, associés à «l’école de Toronto.» Au cours des 35 dernières années, la composition de l’immigration au Canada s’est fortement diversifiée: de nouvelles catégories identitaires sont apparues, incluant entre autres différents groupes d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Amérique du Sud.

«L’Organisation Internationale pour les Migrations mentionne que le portait du monde est entrain de changer: de plus en plus de gens ne meurent pas dans le pays où ils sont nés. L’identité devient davantage une question personnelle plutôt que culturelle. Le questionnement sur la situation contemporaine de l’identité reste au coeur des défis en matière de discussions et recherches sociales.»

Anciens et nouveaux

Comment les lois affectent-elles les rapports entre les francophones et les immigrants francophones? M. Lafontant mentionne que cette question n’a pas encore fait l’objet de discussions et recherches très avancées.

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Le professeur résume les différents avantages qu’apporte l’immigration francophone: «L’immigration francophone contribue au maintien du poids démographique des communautés francophones. On a besoin de francophones: un objectif utilitaire officiellement reconnu.»

«D’autre part, sur le plan politique, le développement de l’immigration francophone est considéré comme une étape essentielle au sein de l’évolution du mode de gouvernance d’une société: selon Cardinal, Gilbert et Thériault, il est normal que les communautés ajustent leurs techniques pour attirer les immigrants. Sur le plan culturel, ce qui importe c’est qu’ils (les immigrants) s’intègrent profondément au niveau identitaire selon Thériault et Meunier.»

Le processus du bilinguisme, le choix des langues, l’insertion à l’emploi, les mariages interculturels, les stratégies de recrutement qui ont porté fruit à l’extérieur du Québec, sont autant d’éléments clés, parmi d’autres, qui affectent les rapports entre les francophones et les immigrants francophones. Il n’en reste pas moins, qu’il nous faut encore trouver les moyens d’assurer la participation citoyenne pleine et égale de l’ensemble des anciens et nouveaux francophones.

Auteur

  • Annik Chalifour

    Chroniqueuse et journaliste à l-express.ca depuis 2008. Plusieurs reportages réalisés en Haïti sur le tourisme solidaire en appui à l’économie locale durable. Plus de 20 ans d'œuvre humanitaire. Formation de juriste.

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