Distractions estivales

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Justin Trudeau ne semble pas impressionner beaucoup de commentateurs professionnels avec sa récente proposition de décriminaliser ou légaliser (la nuance m’échappe) le commerce et l’usage de drogues «douces» comme la marijuana. Dans le grand public, cependant, ça pourrait faire des vagues.

C’est un effort pour intéresser les jeunes à la politique ou pour arracher quelques électeurs au NPD, a-t-on souligné ici et là, sur un ton qui suggère que ce serait là une basse besogne.

Les éditorialistes plus sérieux ont reconnu que la «guerre à la drogue» est perdue depuis longtemps, mais ils ont néanmoins demandé au nouveau chef du Parti libéral de préciser comment il allait s’y prendre et comment ça fonctionnerait. Apparemment, le commerce du tabac ou de l’alcool reste mystérieux pour ces gens-là, à moins que ce soit le concept du libre-échange entre adultes consentants qui les rebute.

Certains grands esprits sont en effet enthousiastes à l’idée de contrôler, réglementer, criminaliser une foule d’aspects de la vie de leurs concitoyens, mais ils arrivent plus difficilement à imaginer une relaxation des lois et règlements qui encadrent la vie en société.

C’est pourtant simple: si le Parlement peut faire des lois, il peut aussi en défaire. Des paragraphes ou des pages peuvent être éliminés du Code criminel ou du Code civil, comme de tous les autres codes, textes de loi et règlements régissant tous les domaines d’activités.

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C’est ce qu’on a fait, entre autres, avec l’avortement. Un bon jour, nos élus ont voté que l’ancienne loi n’existait plus.

Cela ne signifie pas que l’avortement soit désormais pratiqué dans un «vide juridique», décrit ici comme un dangereux trou noir cosmique. En devenant légal, il est devenu soumis à des normes médicales – la plupart légitimes, d’autres dont on pourrait sans doute se passer.

Cela signifie que ce n’est plus une affaire de police et de tribunaux intéressant toute la société, mais bien une affaire privée de santé impliquant une femme et son médecin – et c’est très bien ainsi.

C’est vrai, comme des commentateurs n’ont pas manqué de l’indiquer, que les fumeurs de pot, comme les fumeurs de tabac ou les buveurs d’alcool, peuvent ruiner leur santé et posent parfois des gestes imbéciles. Commencer à fumer du pot est rarement une résolution qu’on prend au Jour de l’An. On ne veut pas que nos enfants tombent là-dedans… mais on ne veut pas non plus qu’ils soient jetés en prison pour ça.

Les producteurs et vendeurs de drogue sont souvent aussi impliqués dans d’autres activités criminelles? Justement, ne vaut-il pas mieux concentrer nos énergies à lutter contre un nombre limité d’activités illégales, plutôt que de les disperser contre une criminalité tous azimuts?

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La légalisation de la drogue menacera peut-être de chômage quelques policiers, avocats, juges et gardiens de prison, mais ce serait plutôt une bonne nouvelle: leur prolifération n’est jamais le symptôme d’une société libre.

Par ailleurs, la Cour suprême a entendu en juin les arguments d’une dizaine d’intervenants, et devrait se prononcer d’ici la fin de l’année, sur la décriminalisation de la prostitution. Le même débat que celui initié cet été par Justin Trudeau va recommencer.

Comme l’usage et le commerce de la drogue – et comme le jeu, on en a discuté quand il a été question d’installer un casino à Toronto – la prostitution est un autre «crime sans victime», c’est-à-dire sans autre «victime» que celui ou celle qui le commet. C’est un faux crime, dont la répression continue de discréditer la justice et le gouvernement, en plus de gaspiller de précieuses ressources humaines et financières.

Poussés dans leurs derniers retranchements, les adversaires de la décriminalisation de la drogue et/ou de la prostitution mentionnent souvent que de tels débats représentent des «distractions» par rapport aux «vrais» enjeux – l’économie, la santé, l’éducation, l’environnement – dont on devrait discuter sur la scène politique, dans les médias et dans toutes les chaumières du pays.

On a entendu ça aussi au sujet de la réforme du Sénat ou de l’abolition de la monarchie au Canada.

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Le vénérable Globe and Mail, pas plus tard que le 1er août («Restoring the Senate’s legitimacy»), opinait que l’idée d’éliminer le Sénat représentait une distraction, parce qu’il s’agirait d’une réforme constitutionnelle – horreur! – nécessitant un accord des provinces. Et ce, même si l’inutilité du Sénat est avérée depuis longtemps – sa corruption fait les manchettes depuis plusieurs mois – et que son abolition serait sûrement bien accueillie par la grande majorité des Canadiens.

(Ici, ce sont les Libéraux Justin Trudeau et Kathleen Wynne qui rament dans le mauvais sens en voulant conserver le Sénat. Faute de le réformer, les Conservateurs songent maintenant sérieusement à l’abolir, ce que propose le NPD depuis longtemps.)

C’est le Sénat lui-même qui représente une «distraction». Qu’on le maintienne en place ou qu’on tente de le réformer – une entreprise encore plus hasardeuse que celle de l’abolir – on ne fera que perpétuer cette distraction et cette source de conflits.

C’est la prohibition de la drogue, celle de la prostitution aussi, qui représentent des «distractions», pas leur libéralisation.

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