Desseins sans dessin


21 février 2006 à 0h00

Comme «celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom» dans les aventures de Harry Potter, Mahomet serait «celui-qu’on-ne-doit-pas-dessiner» dans la religion musulmane. Le héros des romans de J. K. Rowlings ne se gêne pas pour prononcer le nom de Voldemort et ainsi narguer son adversaire et saper son pouvoir. Les jeunes lecteurs, ici, apprennent à défier l’autorité quand elle fait fausse route.

De toutes évidences, cette notion a disparu de certaines traductions de Harry Potter… Le Moyen-Orient est à feu et à sang parce qu’un journal danois, puis quelques publications en France et ailleurs, ont reproduit des caricatures du prophète de l’Islam, dont l’une avec une bombe dans le turban.

«Blasphème», «mépris», «racisme», «provocation»… Le Danemark, l’Europe, toute la civilisation occidentale est coupable aux yeux de millions de musulmans, déjà mobilisés contre les interventions militaires américaines, la mainmise sur le pétrole et la persécution des Palestiniens. (On sent rarement la même ferveur révolutionnaire contre la dictature et l’obscurantisme qui règnent dans cette partie du monde.) Pour changer des drapeau américain et israélien, on brûle aujourd’hui le drapeau du Danemark – l’un des pays les plus progressistes et pacifistes de la planète.

Jusqu’à maintenant, en tentant de faire avancer le dossier palestinien et en condamnant la guerre en Irak, l’Europe réussissait à défendre l’honneur de la civilisation occidentale, souillée par les mensonges, le néo-colonialisme et les menaces de Washington. Les fomenteurs de guerres saintes peuvent enfin fourrer Européens et Américains dans le même sac! 

Depuis quelques décennies déjà, les islamistes posent des bombes ou se font sauter eux-mêmes, en Israël ou en Europe surtout, mais aussi en Turquie et en Indonésie, dans des avions de lignes internationales et bien sûr en Afghanistan et en Irak, avec la bénédiction de leurs imams et la promesse d’une entrée glorieuse au Paradis. La bombe dans le turban est donc un commentaire éditorial légitime, blessant peut-être pour nombre de musulmans qui n’ont rien à voir avec le terrorisme, mais pas plus injuste que la juxtaposition de l’étoile de David et de la croix gammée dans les manifestations pro-palestiniennes.

Le problème ne vient pas du commentaire éditorial, rétorquent les musulmans, mais bien du manque de respect envers leur religion qui interdirait toute représentation du prophète (les experts ne sont pas tous d’accord là-dessus). Et alors? Chez nous, c’est-à-dire en Occident moderne et démocratique, on a le droit, et on ne s’en prive pas, de représenter, de critiquer, de ridiculiser l’establishment politique, ainsi que l’élite économique, culturelle et religieuse. Le journal danois a été diffusé au Danemark; on ne l’a pas largué par avion au dessus des pays musulmans!

Des gestes bien plus terribles, de notre point de vue, sont posés par des dirigeants de pays musulmans sans que, chaque fois, les Occidentaux descendent dans la rue. On attend patiemment que ces gens-là évoluent et que s’engage un dialogue plus constructif.

La Ligue Arabe a demandé au gouvernement danois de punir le journal en question, vu que c’est comme ça que ça se passe chez eux… (Il n’y a pas que Mahomet qui soit dangereux de représenter au Moyen-Orient: une caricature du roi ou du président est souvent passible de prison ou pire.) Nos gouvernements n’ont pas obtempéré, bien sûr, mais ils se sont confondus en excuses et en promesses de mieux baliser notre société «trop» libérale!

Il nous reste encore une bonne mesure de liberté d’expression, mais elle est attaquée de toutes parts et elle est mal défendue. Nos ténors du relativisme moral politiquement correct ont appelé à la censure des éditorialistes, dessinateurs, comédiens et autres iconoclastes. On a déjà oublié tout le mal qu’on a pensé, il y a deux ans, de l’assassinat du cinéaste marginal Theo Van Gogh par un islamiste néerlandais, un événement qui n’a pas semblé émouvoir beaucoup de musulmans en Europe, encore moins au Moyen-Orient. Même apathie face à la «fatwa» prononcée par l’ayatollah Khomeini contre le romancier Salman Rushdie en 1989, jamais reniée par ses successeurs en Iran.

Au Canada, nos lois contre «l’incitation à la haine» n’attendent qu’une parole ou une pancarte jugée injurieuse envers «un groupe identifiable» pour entrer en action. Ces lois, inventées en Ontario pour museler le pamphlétaire néo-nazi Ernst Zündel, menacent aussi tous ceux qui expriment une opinion controversée sur l’immigration ou l’unité canadienne, la redéfinition du mariage ou l’aide sociale, la sécurité publique ou les relations internationales. La nature et les privilèges des églises n’échappent pas aux débats publics. Nos lois sur le libel diffamatoire, qui s’intéressent essentiellement à la véracité des faits et qui protègent la réputation des individus, pas celles des groupes sociaux arbitrairement définis, suffisent largement à réglementer la liberté de presse et le discours public.

La plupart des journaux européens et nord-américains ont choisi de ne pas publier les fameuses caricatures (on les trouve sur Internet), moins par peur de représailles que par civisme. C’est leur choix et ça doit rester leur choix.

Les musulmans les plus radicaux (comme autrefois les catholiques ultramontains) rejettent le principe
de la séparation de l’Église et de l’État. Les juifs les plus orthodoxes et même certains amis de George W. Bush n’y croient pas non plus. C’est leur droit, bien sûr, comme le nôtre celui de s’opposer, en paroles et en actes, à cette entreprise de destruction de notre civilisation des libertés et des lumières.

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