Derrière le Rideau de pierre (4): Hébron, du délire à la haine

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Monika Mérinat fait un voyage en Cisjordanie pour voir son fils Barnabé qui vit depuis juin dernier à Naplouse. Les autorités israéliennes ayant refusé de renouveler son visa de séjour, Barnabé est prisonnier de la ville dont les issues sont surveillées jour et nuit par l’armée du pays occupant. Chaque jour, l’étau de l’armée israélienne se resserre.

Je pars pour Hébron avec Ayash, mon guide palestinien, un ami de mon fils Barnabé. Se joint à nous Abi, une jeune Britannique qui a passé trois mois dans un kibboutz israélien et maintenant deux mois à Naplouse, à enseigner aux Palestiniens dans le camp de réfugiés de Belata, pour Project Hope, une ONG canadienne.

Au sortir de la ville, comme d’habitude, des centaines de personnes sont entassées dans le couloir de grillages et de barbelés du poste de contrôle. Nous avançons à petits pas avec une sorte d’angoisse au ventre: et si ces adolescents habillés en soldats, armés, puissants, décidaient de nous refuser le passage? Surtout Ayash, qui n’a d’autre document que sa petite carte d’identité palestinienne…

Mais cette fois la chance est au rendez-vous: trente minutes seulement pour passer! Sherut taxi/bus pour Hébron, la Cité des Patriarches, où la situation des Palestiniens est pire encore qu’à Naplouse.

Usptairs downstairs

Les juifs et les musulmans cohabitent à Hébron – très mal. Après la Guerre des Six jours de 1967, des juifs ultra-orthodoxes sont venus s’établir en pleine ville d’Hébron, s’emparant des habitations des Palestiniens. Aujourd’hui la ville est divisée en zones selon des fractures ethniques.

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L’incompatibilité des occupants est le plus en évidence dans le bazar de la vieille ville: les ruelles et le rez-de-chaussée des habitations sont occupés par des Palestiniens, qui y vivent et tiennent leurs boutiques.

Ceci sous un ciel de grillage et de barbelés! À l’étage supérieur – au-dessus du grillage – vivent les orthodoxes. Et sur les toits, des soldats en permanence. Pour les 700 colons établis à Hébron, il y a environ 2 400 conscrits, l’équivalent de trois bataillons.

Israéliens d’en haut et Palestiniens d’en bas ne peuvent vivre sans provocation. Le grillage qui les sépare est jonché de projectiles – de poubelles – celles que les colonisateurs jettent sur la tête des colonisés – ou de pierres, de briques.

J’ai vu là, avec les détritus et les pierres, à plat ventre sur le grillage, une poupée. Je ne peux qu’imaginer la petite fille qui, voulant faire comme ses parents qui jetaient des pierres aux gens d’en bas, a jeté sa poupée de la fenêtre.

Sur la grand place d’Hébron, se dresse la très belle mosquée Haram el Ibrahimi. La bâtisse est divisée en deux: l’espace mosquée et l’espace synagogue.

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C’est un lieu saint très important pour les juifs, les chrétiens et les musulmans. La ville d’Hébron enferme les Tombeaux des Patriarches: le cénotaphe d’Isaac – aujourd’hui la mosquée Ibrahimi – et les cénotaphes d’Abraham et de Jacob qui servent de synagogue. Tout cela est dans le même édifice.

Les chrétiens peuvent visiter la mosquée et la synagogue, à condition d’être correctement couverts, mais les juifs et les musulmans s’interdisent l’accès à leurs lieux saints respectifs.

Dans la mosquée, Abi et moi devons revêtir une cape brune qui nous donne un air de moinillon. Dans la synagogue, un rabbin qui parle français comme un Parisien explique que sous cette ancienne église byzantine se trouve la Grotte de Macpela où sont enterrés Adam et Ève, des géants de 25m., ainsi que certains de leurs descendants.

Selon le rabbin, Adam aurait creusé lui-même la tombe d’Ève, morte de mort naturelle… un exploit rare dans cette région. Vu la taille de la dame, il aurait été obligé de l’enterrer debout.

Ce n’est qu’après le déluge que la taille des humains aurait diminué. On en apprend tous les jours. Le rabbin nous fait lire un passage de l’ancien testament où il est écrit qu’Abraham (Ibrahim) avait acheté cette terre – pour une coquette somme à l’époque – ce qui prouve bien que le site appartient historiquement aux juifs. Moi qui pensais qu’Abraham faisait partie du patrimoine commun judéo-islamique…

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Mémorial pour un massacre

Depuis les temps immémoriaux, Hébron vit une histoire tourmentée. Récemment, en 1994, pendant la fête du Purim, Baruch Goldstein, un médecin et réserviste de l’armée israélienne, résidant dans les hauteurs d’Hébron, entra dans la mosquée en uniforme militaire, mitraillette en bandoulière, et ouvrit le feu à l’heure de la prière, massacrant les Palestiniens qui se trouvaient là.

Vingt-neuf morts. Il fut finalement maîtrisé par la foule et succomba des coups qu’il reçut. Bien qu’aucune suite n’y fût donnée, le gouvernement traita sa mort comme un homicide, et les ultra-orthodoxes juifs érigèrent un mémorial en son hommage.

C’est devant la mosquée/synagogue que j’ai rencontré quelques membres d’une organisation chrétienne de pacifistes dont j’ai admiré le travail. Ils se tiennent par groupes de deux ou trois sur la place, dans la vieille ville, au marché, et ils observent.

Lorsqu’il y a altercation entre juifs et musulmans, ils regardent, écoutent, prennent note, témoignent. Leur simple présence exaspère les soldats et prévient souvent les abus. Parfois ils interviennent directement.

Rob, un Californien à la retraite qui vient vivre trois mois chaque année à Hébron, raconte que lorsqu’ils ont vent qu’un colon juif s’apprête à expulser des Palestiniens de leur maison, ils vont se camper devant la porte et sur le toit de l’habitation. Une résistance pacifiste qui a permis à plus d’une famille palestinienne de rester chez elle.

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Départ

Derniers jours. Les adieux furent particulièrement tristes; évidemment les adieux c’est toujours triste. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui va arriver à Barnabé, combien de temps supportera-t-il cet emprisonnement à Naplouse?

West Bank Tours, son entreprise, va-t-elle ramener un peu de prospérité à Naplouse, des visiteurs désireux de mieux comprendre la réalité de la vie quotidienne des Palestiniens en territoires occupés, des voyageurs qui sauront apprécier la gentillesse, la générosité, le courage de ce peuple?

Et puis si ces jeunes résidants de la vieille ville ou des camps de réfugiés devenaient, grâce à West Bank Tours, guides et historiens de leur propre histoire, peut-être verraient-ils qu’il y a mieux que de rêver de mourir en martyr?

Je termine mon voyage par deux journées seule à Jérusalem. Seule parce que mes amis palestiniens, Wafa, Michael, Ayash, ne peuvent pas monter tout simplement dans un sherut taxi/bus et aller à Jérusalem – encore moins sur les plages de Tel-Aviv.

Il leur faut des permissions, qui sont lentes et difficiles à obtenir, la plupart du temps refusées sans explication. Alors ils renoncent. Autrefois, avant «la situation», ils venaient faire des achats à Tel-Aviv, boire un verre sur une terrasse de café face à la Méditerranée. Maintenant c’est fini. Leur monde s’est rétréci, il leur reste juste quelques localités où ils peuvent se rendre – s’ils ont du temps à gaspiller aux barrages de contrôles israéliens.

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Jérusalem, le joyau, la ville sainte! J’adore déambuler dans la vieille ville. Ici tout le monde semble s’arranger. Un juif orthodoxe marche à grands pas, dominant de sa taille et de son chapeau le groupe de femmes musulmanes qu’il traverse; un marchand essaie de m’entraîner dans sa boutique où il vend des Christs taillés dans du bois d’olivier.

Les plus belles églises, synagogues et mosquées se trouvent ici. Jérusalem, c’est comme si chacun avait son morceau du bon Dieu. Pourquoi le reste du pays ne peut-il être comme Jérusalem?

Je pose la question à la jeune femme réceptionniste de l’hôtel Jérusalem, une Palestinienne qui parle bien anglais. Elle me dit: «C’est vrai qu’on est vraiment bien nous ici, à Jérusalem, on est libres, on peut aller aux centres d’achats…» Puis elle hésite: «Enfin, pas ceux qui sont réservés aux juifs, évidemment!»

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